Ahmed, réfugié Syrien, nous a ouvert la porte de sa nouvelle vie à Chypre

 

Le rendez-vous est fixé à 17 heures, sur le parking de Philipos. Tel est le nom de l’hypermarché, à Coral Bay, sur la côte ouest de l’île, un des rares dans la région pourvus d’une taille aussi démesurée. Normalement ici, on fait plutôt ses courses dans les petites supérettes de quartier ou à la boutique familiale du coin, Chypre n’ayant pas encore connu le phénomène des immenses centres commerciaux qui fleurissent en bordure de ville.

Quelques heures plus tôt, nous faisons la connaissance d’Ahmed, ou Alex selon qu’on préfèrera l’appeler par son prénom d’origine ou celui plus européen, plus compréhensible, plus intégré qu’il utilise sur l’île. Ce Syrien d’une quarantaine d’années nous prend sans hésiter à bord de sa vieille voiture, tandis que nous faisons du stop sur une route où, d’après lui, personne ne se serait arrêté. Chaque fois qu’il le peut, Ahmed (on préfèrera l’appeler par son prénom d’origine, plus authentique, plus naturel, plus intime) aide les autostoppeurs, ou n’importe qui d’ailleurs qui aurait besoin d’un coup de main. Aujourd’hui, c’est nous qui bénéficions de la bienveillance du samaritain, lequel n’hésite pas à prendre sur son temps pour nous montrer les trésors de la région, un monastère surplombant la mer et des grottes mystérieuses dans lesquelles vivaient jusqu’à une époque pas si éloignée des dizaines d’hommes et de femmes, sans trop qu’on comprenne s’il s’agissait de hippies, de truands ou de sans-abris en détresse. Point d’orgue de la visite touristique, nous sommes déposés à l’entrée des gorges d’Avakas, sur un petit chemin que nous continuerons à pied, seuls. Cependant, avant de quitter Ahmed, ce dernier nous propose de le retrouver en fin d’après-midi chez lui et passer la soirée ensemble.

Sa générosité comble nos cœurs autant que nos estomacs, notre bienfaiteur nous faisant même le cadeau d’une grosse grappe de bananes bien jaunes. Son coffre en est rempli, des régimes entiers qu’un ami lui a donnés plus tôt. Alors aujourd’hui Ahmed s’est mis en quête de les distribuer à son entourage, ses proches et connaissances, gratuitement. Certains lui ont suggéré de les vendre plutôt que d’en faire grâce, lui rappelant qu’un peu d’argent est toujours le bienvenu. Mais pour Ahmed, c’est hors de question, jamais il ne cherchera à faire profit du travail d’un autre. Si encore les bananes étaient le fruit de ses labeurs, la question se poserait, mais en l’occurrence elle ne se pose pas. 

Ahmed est à l’heure au point de rendez-vous et visiblement très heureux de nous y voir. Il nous conduit jusqu’à son immeuble, un cube en béton de deux étages recouvert de peinture blanche, comme il en existe beaucoup dans les régions bordant la Méditerranée. Le premier étage est à vendre (pour la modique somme de 50 000 euros), il appartient à un russe « qui dort », ce qui, dans un anglais un peu moins imparfait, et moins poétique, signifie qu’il est mort.

Ce n’est pas vraiment l’habitat que nous imaginions pour notre hôte du jour, lui que nous nous représentions plutôt vivre dans une ferme éloignée, seul, entouré de ses chèvres et de sa mansuétude, tel un Abraham des temps pas si modernes. Notre surprise devient même stupéfaction lorsque nous pénétrons dans la salle de séjour, là se tiennent sagement une femme et deux enfants. Derrière eux, un nourrisson dort dans son couffin.

La jeune dame, voilée d’un délicat couvre-chef bleu turquoise, s’avance pour serrer la main d’Andrea mais refuse la mienne, quelque peu gênée. La coutume impose une distance entre l’homme et la femme, et nous nous plierons à ses règles. Heureusement, les enfants, eux, sont beaucoup moins formalistes à notre égard. Alors qu’Ahmed, d’un geste de la main, nous invite à s’installer dans le salon, Meryem, sa petite fille, se précipite sur le sofa et s’assoit à côté de nous, nous collant presque. Du haut de ses cinq ans, elle n’a crainte de l’étranger qui pénètre chez elle, bien au contraire elle en est curieuse. Elle nous fixe avec ses grands yeux noirs, silencieuse, d’un silence imposé par la barrière de la langue. Si seulement elle pouvait, elle en aurait des choses à dire, des questions à poser. Cependant, la communication à la maison se fait en arabe, et bien qu’elle apprenne le grec à l’école et un peu l’anglais aussi, ce qui est remarquable pour son jeune âge, cela ne suffit pas encore pour entamer une conversation. Son frère Josef, de quatre ans son aîné, est lui aussi doué en langues, mais plus réservé, ce qui n’aide pas non plus.

Alors, pour établir un premier contact malgré les difficultés linguistiques, Andrea tend sa main ouverte vers Meryem qui la prend aussitôt. Cette dernière s’assure que son père la regarde, soulève sa paume dans les airs, et la claque vivement contre celle d’Andrea. C’est là une réaction surprenante, qui témoigne de l’audace ou de l’innocence de la petite fille. Il s’agit, explique Ahmed, d’un jeu entre les enfants et leur père, une sorte de rituel où l’affection s’exprime par des caresses appuyées. Déjà à l’âge de deux ans, la petite chérubine, à cheval sur le torse de son père, lui envoyait de jolies droites dans les joues, riant aux éclats. Encore maintenant, Ahmed aime à taquiner ses enfants, parfois d’une façon extrêmement virulente qui pourrait inquiéter le spectateur, même averti, assistant à la scène. Mais la joie et les gloussements que laissent échapper les belliqueux acteurs, dont les ripostes sont tout autant terribles que les provocations, suffisent à rassurer, au moins sur le fait que l’escalade de la violence s’accompagne d’une escalade d’hilarité.

La femme d’Ahmed, que nous n’avons plus revue depuis qu’elle a disparu dans la cuisine, hèle son mari en arabe. Le dîner est prêt, et nous sommes invités à prendre place autour de la table à manger sur laquelle on a déjà disposé les plats, des portions énormes de riz blanc, d’épinards cuits et de poulet. Il s’agit d’un sabankhiyyé, un plat typique de Syrie. Ahmed insiste là-dessus, ainsi que sur l’importance du citron qu’il ne faut pas oublier d’ajouter par-dessus son assiette avant de manger, ça parfait le goût.

Nous sommes particulièrement touchés par les attentions, le travail et les talents de notre cuisinière. « Shukraan, shukraan » (merci, merci) répétons-nous naïvement, seul mot que nous savons dire en arabe mais qui a l’avantage d’être le plus adapté à la situation. L’intéressée répond par un sourire timide et une inclinaison de tête. « Elle ne parle pas anglais », nous confirme Ahmed, « seulement l’arabe », puis il distribue les pains pita pour accompagner le sabankhiyyé. Il raffole de ces immenses galettes qu’on rompt avec les doigts, sans s’importuner de questions d’hygiène dérisoires, même s’il regrette qu’il soit aussi difficile d’en trouver par ici, du côté sud de l’île. Du coup, il conserve dans son congélateur des dizaines de paquets qu’il achète à un grossiste de Limassol, lequel fournit toutes les grandes villes cypriotes grecques.

Le dîner s’éternise quelque peu, bien aidé par Ahmed qui nous ressert à deux reprises des parts excessives de riz et d’épinards. Une fois les dernières bouchées finalement avalées, le repas est immédiatement suivi de la dégustation du thé, véritable institution dans la culture musulmane. On nous presse à repasser dans le salon, sans même nous laisser la politesse d’aider à débarrasser les assiettes sales, tâche qui serait apparemment strictement réservée à la maîtresse de maison. Nous n’insisterons pas, craignant que notre comportement contrarie une autre règle d’usage, mais notre résignation n’éclipse en rien notre gêne. 

Le moment du thé est aussi l’occasion d’en apprendre plus sur nos hôtes, et il faut avouer qu’il est riche en surprises et enseignements. Josef, Meryem et Jasmine ne partagent en vérité qu’un lien parental, étant les enfants de trois mères différentes. Ahmed explique que sa culture d’origine autorise les hommes à épouser quatre femmes, chiffre qu’il n’a pas encore atteint puisqu’il n’est marié « que » trois fois. La première épouse est ici présente, qui donne le sein à Jasmine juste à quelques mètres de nous -ce qui m’étonne grandement au regard des règles de bienséance de la maison. La deuxième est à Bruxelles depuis plusieurs mois, et reviendra peut-être dans un mois, ou deux, laissant supposer que son congé coïncide plus ou moins avec la naissance de Jasmine. Quant à la troisième, nous ne sommes pas parvenus à en élucider le mystère. Mais une chose est certaine, Ahmed continue de chercher la dernière âme-sœur qu’il est autorisé à épouser, le dernier angle du pentagone.

Le voyageur a vocation à être le témoin et non pas le juge, et ce serait une grave erreur que de faire un procès à ces aspects d’une civilisation dont on ne fait pas soi-même partie. Au contraire, la confrontation de ses propres convictions, de ses propres conceptions avec celles de l’autre constitue une formidable chance de s’ouvrir sur le monde, ou plutôt les mondes, et par là-même de s’interroger sur le bien-fondé de sa propre culture. Et plus la différence interpelle, plus le questionnement est pénétrant. Ceux qui cherchent à travers le voyage une réponse rentrent bien souvent chargés de questions.

Ahmed partage avec nous sa vision de l’amour, estimant qu’il est possible d’aimer plusieurs femmes (sans se limiter à quatre d’ailleurs) avec la même force et la même sincérité que s’il se consacrait à une seule. Il avoue que la dernière de ses épouses a exprimé une certaine réticence à partager le foyer avec deux de ses pairs, mais de toute évidence elle a fini par accepter, de son plein gré, la situation.  

L’eau de la théière posée sur le poêle à gaz commence à déborder sous l’effet de la chaleur, créant un crépitement qui interrompt nos discussions. Ahmed déplace la carafe dorée vers la table basse, puis sort machinalement une cigarette du paquet qu’il tient depuis dix minutes dans sa main. Cet homme fume trop, beaucoup trop. Plus d’un paquet par jour, nous dit-il. Sa femme, assise sur le sofa, tenant le bébé contre sa poitrine, grogne quelques mots d’arabe. Le mari cherche à contester, mais s’avoue rapidement vaincu, se lève, et nous explique ce que nous avons déjà compris : « elle ne veut pas que je fume à côté du bébé ». Je propose de l’accompagner jusqu’à la fenêtre dans la pièce d’à côté, un peu pour ne pas le laisser tomber, surtout pour échapper à la situation gênante de me retrouver seule face à sa femme, Andrea étant occupée avec Meryem, et Josef étant occupé avec son smartphone.

Il est à peine huit heures, et pourtant la soirée semble déjà bien entamée. Ahmed ne dort que quelques heures par nuit, se couchant généralement vers deux ou trois heures du matin, ce qui ne présage rien de bon pour notre sommeil. D’ailleurs, rapidement, il nous emmène faire un tour chez Malik, un ami lui-aussi d’origine syrienne. Ils ne sont pas nombreux dans la petite ville, alors forcément ils se connaissent tous. Sur le chemin, on s’arrête pour acheter des couches et quelques bières qu’Ahmed semble dissimuler à Josef, ce dernier nous ayant accompagné jusqu’au supermarché avant de repartir à pied. Après notre visite chez Malik, notre hôte n’est pas décidé à rentrer tout de suite, et souhaite faire une halte dans un bar dont il connaît bien le propriétaire puisque ce dernier l’a embauché pour des travaux d’aménagement il y a peu. Malheureusement, le patron n’est pas là ce soir, alors nous ne resterons que le temps d’une bière, offerte par la maison.

Ahmed est de ces gens qui sont capables de tout faire, d’entreprendre n’importe quoi, pour survivre. Quand on lui demande d’ailleurs ce qu’il fait dans la vie, il répond en souriant « I can make everything ! This I can make, that I can make » (je peux tout faire ! ça je peux faire, ça aussi). Ainsi a-t-il appris sur les bancs de l’école de la vie, parfois au prix le plus fort.

C’est lorsque nous revenons chez lui qu’Ahmed devient le plus loquace sur ces sujets, l’effet de la bière aidant vivement à délier les langues. Tandis que tout le monde dort, y compris Andrea que la fatigue a vaincue, nous nous retrouvons tous les deux, seuls, assis dans le sofa, moi sirotant le café syrien qu’il m’a préparé, lui fumant les dernières cigarettes de son paquet. Il me confie alors quelques détails douloureux de sa vie, les raisons pour lesquelles il a fui son pays pour s’installer à Chypre. Il connaissait bien l’île déjà, ayant travaillé ici pendant une dizaine d’années, quelques mois par an, juste le temps de quelques besognes avant de repartir à Alep, sa ville d’origine. De l’argent, il s’en faisait, du « good money » comme il dit, près de 150 euros par jour « juste » pour travailler dans le bâtiment, construire des murs, rafistoler des plafonds, et passer des coups de peinture. Cependant, il ne faut pas croire que tout a toujours été facile sur le plan professionnel. Ahmed s’en est sorti par sa persévérance, et par son optimiste. Il a, me dit-il, travaillé cinq ans dans une société d’ébéniste sans jamais être payé le moindre sou. Bien qu’il regrette aujourd’hui d’avoir subi une telle exploitation, il l’acceptait à l’époque car c’était pour lui un moyen d’apprendre sur le tas de nouvelles compétences. « Now I can make that » me dit Ahmad, en pointant du doigt un meuble en bois.         

Malheureusement, les temps ont changé ici sur l’île, le travail se fait plus rare et n’est plus aussi bien payé, mais Ahmed n’a pas eu le choix de venir s’y installer, pour échapper à la situation de son pays, la Syrie. Par pudeur, ou par peur de rappeler à cet homme des souvenirs funestes qu’il est préférable parfois d’oublier, je cesse de lui poser des questions. Ce qu’il veut me dire, rajouter à son récit, il me le dira lui-même. Ahmed sort de la poche arrière de son pantalon de sport une carte en plastique qu’il me tend, et ajoute : « I don’t have a passport, I have only this ». Un permis temporaire de séjour.

Ahmed est un réfugié syrien. Il a quitté son pays il y a quatre ans, peu après que la crise a éclaté. En Syrie, il était riche, possédait deux maisons, une voiture, avait une situation, une vie. Et puis, « Boum, boum ». Et plus rien. Il ne sait pas ce qu’il reste là-bas, il sait juste qu’il n’a plus rien. Ahmed marque de longues pauses, ses yeux sont humides, masqués dans la fumée de sa cigarette.

Peut-être qu’il y retournera après la guerre, mais quand ? Sa famille a elle aussi fui les désastres, en tout cas ceux qui ont pu, car les autres, ceux qui sont restés, il n’en parle pas. Il énumère la diaspora de sa grande fratrie : un frère est à Dubai, deux sont à Istanbul, une sœur en Allemagne, une autre en Belgique, un frère ici à Chypre. Mais ses quatre derniers, eux non plus, il n’en parle pas.

Ahmed garde néanmoins foi en l’humanité, considère que les maux du monde ne peuvent se soigner par la violence, mais par la tolérance et les actions solidaires. Musulmans, chrétiens, juifs, quelles différences après tout ? Les rites changent, pas Dieu.

La conversation se poursuit quelques temps encore, jusqu’à ce que nous partions nous coucher, vers minuit. Une heure inhabituelle pour Ahmed.

 

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