Le lever du soleil à 2500 mètres avec Anja, l'aventurière norvégienne!

 

Cinquante-trois kilomètres de descente. Le vélo file telle une moto tandis qu’autour les paysages s’étirent et se succèdent. Pendant près d’une heure et 1400 mètres de dénivelé, je profite du spectacle offert par la nature, belle récompense des longs efforts produits hier.

L’arrivée à Lom se fait comme un atterrissage en douceur. Lom est une charmante station nichée au cœur de la vallée creusée par les eaux de l’Otta, dominée tout autour par les sommets impériaux de Scandinavie. En plus de ses attraits naturels, la petite ville présente en son centre une splendide Stavkirke, église viking, dont le bois noir semble se refléter sur les façades sombres des chalets. L’ensemble créée une harmonie de teintes brunes que la réglementation locale s’efforce de maintenir en interdisant toute architecture discordante. Le visiteur accidentel que je suis est conquis. C’est là l’avantage de ne pas savoir à quoi s’attendre ; on est rarement déçu.

Mais les autocars stationnés en ligne sur le parking de l’église écorchent rapidement ce décor parfait. Lom, aussi belle soit-elle, regorge de touristes en tout genre, des familles en vacances aux adeptes de sport de plein air, des motards de passage aux fidèles du Michelin, de bandes de copains débarquant par cinq ou six dans leur petite Volvo aux énormes camping-cars allemands ou suédois... On y voit à peu près toutes les espèces migratrices qu’on aperçoit essentiellement durant les hautes saisons. Même quelques asiatiques ont l’air de s’être perdus dans cette vallée, mais n’en n’oublient pas pour autant d’immortaliser chaque coin de rue armés de leurs selfies sticks. Mais surtout on croise partout des « locaux par intermittence » qui possèdent, ici ou là accrochée sur les flancs de la montagne, un hytter, cette résidence secondaire que toute famille scandinave se doit de détenir. Avoir un hytter ce n’est pas juste disposer d’un lieu pour passer les week-ends ou changer d’air, c’est surtout une norme culturelle suivie scrupuleusement dans tout le pays, une étape dans la vie du Norvégien entre le mariage, les enfants et la retraite. Il y passera ensuite la plupart de son temps libre, ses vacances, dimanches et jours fériés, et se refusera bien souvent de voyager ailleurs, dans d’autres régions ou dans d’autres pays, jurant que son hytter se situe dans le plus bel endroit de la terre. C’est là un trait de la Norvège qu’on ne peut juger mais dont on peut sourire, surtout lorsque ledit hytter ne se situe en vérité qu’à quelques centaines de mètres de la demeure principale, voire même carrément dans le jardin.

Avec une telle agitation touristique, Lom me parait à présent bien trop commerciale pour y faire d’impromptues rencontres ou y trouver les aventures humaines tant recherchées.  Je décide alors de m’éloigner du centre et m’arrêter à la première ferme sur le chemin. Il ne me faut pas chercher bien loin. A la sortie de la ville, en contrebas de la route, s’élèvent trois petites bâtisses encadrant une large cour intérieure. Je frappe à la première porte. Pas de réponse. Du moins pas celle à laquelle je m’attends, car sur le seuil de la seconde je vois apparaître une silhouette féminine qui m’interpelle.

Anja est cette norvégienne typique qu’on dirait sortie tout droit de la couverture d’un magazine de sport en montagne. Charmante, grande, blonde, athlétique et naturelle. Elle a évidemment le goût des grands espaces et l’esprit de la nature, et cela se devine à son air aventurier. Elle montre tout de suite un intérêt prononcé pour mon voyage et nous passons une bonne heure à discuter. Une heure pendant laquelle je fais également la connaissance de sa grand-mère qui vit ici, dans la première maison, et de sa cousine Livø qui passe quelques jours à la ferme. Anja m’explique que la ferme appartient à son oncle et que celui-ci n’est pas d’un caractère particulièrement loquace, surtout quand il s’agit de mener une conversation en anglais. Elle m’assure néanmoins que son père, lui, ne verrait aucun inconvénient à ce que je plante ma tente près de leur hytter, un peu plus haut sur le chemin. Cela ressemble fort à une invitation à laquelle je ne peux dire non.

La conversation s’éternise, toutefois ni elle ni moi ne la trouvons trop longue. Anja me fait l’éloge de la boulangerie de Lom et de son gâteau de carottes qui, selon ses dires, jouit d’une réputation dans tout le pays. Réputation que je pourrai vérifier dans le Nordland, à plusieurs centaines de kilomètres, lorsque Renée, une très agréable mère de famille, me demandera empressée si j’ai pu obtenir la précieuse recette de la tendre douceur.

Anja comprend que je n’ai pas encore eu le plaisir, ni l’honneur, de déguster le mythique gâteau, et il paraît indispensable d’y remédier. Nous partons donc pour la boulangerie, l’occasion de poursuivre en même temps nos longues discussions. Il faut avouer que la pâtisserie mérite sa célébrité, tout comme l’établissement. Celui-ci est situé sur les bords de puissants rapides qui dévalent la montagne et créent un cadre bucolique dans lequel le délice des yeux se mélange aux délices du palais.

Soudain, Anja évoque une idée qui germe dans sa tête depuis un long moment déjà. Je suis tout ouïe. Le plan parait simple. Pour commencer, il faudra partir sans perdre de temps. Pas de problème. Puis camper en altitude. Rien de bien difficile jusqu’ici. Puis traverser en pleine nuit un glacier. Pardon? Pour finalement atteindre le sommet du Goldhapiggin, toit de Scandinavie, avant le lever du soleil demain matin. Rien que ça ! J’admets avoir du mal à prendre l’offre au sérieux, sûrement parce que l’idée semble trop spontanée pour être suffisamment réfléchie. J’essaye néanmoins de la suivre dans sa folie mais rapidement mon imagination est rattrapée par une litanie de problèmes insolubles. D’abord, je n’ai clairement pas l’équipement nécessaire pour ce genre d’expédition. Aussi, je sais combien la traversée d’un glacier peut s’avérer dangereuse. Surtout en pleine nuit et pour quelqu’un d’inexpérimenté comme moi. Bref, l’idée est aussi mignonne que le sourire de ma chère Anja, mais semble irréalisable et irréaliste. Elle finira sans doute sur la triste et longue liste des rêves auquel on ne croit pas assez pour leur donner une infime chance de se réaliser.

Ce n’est cependant pas l’avis d’Anja qui fait preuve d’une philosophie et d’une détermination exemplaires. Elle le déclare d’ailleurs d’un ton solennel : l’objectif est fixé, à présent il ne reste plus qu’à régler les « détails ». Si on réussit ce pari fou, je prendrai une belle claque et une belle leçon de vie.

Le temps d’acheter un pain aux figues et nous partons pour la hytter. A peine arrivée, elle pioche une carte parmi sa collection, la déplie sur la table basse du salon, l’examine d’un coup d’œil rapide et me montre du doigt le chemin qu’il faudrait emprunter. Puis elle se lève et se met à rassembler tout le matériel dont elle dispose. Par chance, je fais la même taille et la même pointure que Håkon, son frère. Me voilà donc littéralement rhabillé pour l’hiver avec en prime de solides chaussures de marche. J’essaye de mon côté de contribuer tant bien que mal à l’effort de guerre et, il faut l’avouer, c’est assez ridicule. Au final, j’emmène quand même ma tente et mon réchaud. Le reste de l’attirail est gracieusement fourni par Anja et, inconsciemment, son frère.

Un « détail » reste néanmoins à régler : il nous manque une lampe frontale et nous n’avons pas les cordages nécessaires pour entreprendre la traversée du glacier. Sur le chemin, nous faisons donc un arrêt chez un ami d’Anja, plus précisément le garde de montagne de la région. Quitte à s’approvisionner en matériel, autant le faire dans le bon magasin. Pendant qu’Anja et Åsmund semblent avoir beaucoup de choses à se raconter, j’essaye pour ma part de me défaire du puissant chien noir qui m’exprime un peu trop son amour. J’enrichis en même temps mon vocabulaire norvégien en apprenant l’expression « Ludvig, ikke hop ! ». Aucune idée de ce que cela signifie, mais ça fonctionne. Un peu.

Nous voilà donc prêts pour notre expédition fortuite. Après avoir passé deux jours seul sur mon vélo, je risque une overdose de sociabilité : Morten, un autre ami d’Anja, nous rejoint avec sa fille pour camper. Nous passons la soirée ensemble autour d’un feu improvisé avec quelques branches tombées, selon un style que n’aurait pas renié Davy Croquett. Le vent glace nos visages, la doudoune empeste le sapin fumé, les broussailles au sol irritent nos fesses. Telle est ainsi une forme surprenante, mais réelle, du bonheur. Un moment seul avec Morten, il me raconte quelques-unes de ses aventures dans les montagnes. Il me rassure aussi sur le glacier qui nous attend demain ; il présente peu de danger et nombreuses sont les familles qui le traversent avec enfants, grands-mères et chien, parfois même, inconscients, sans cordage de sécurité. L’homme se perd en récits et évoque son rêve : se poser en avion sur le Mont-Blanc. Il me précise toutefois, si besoin il était, qu’il s’agit d’une expérience délicate qui peut s’avérer fatale car entièrement soumise au bon vouloir des conditions météorologiques. Quelques « détails » à régler, en somme…

Deux heures du matin. Il est l’heure de lever le camp après une nuit bien courte. Dans le ciel, les astres offrent déjà un tableau fabuleux. A l’ouest, les sommets des montagnes se devinent aux dernières lueurs d’un soleil qui ne s’est jamais vraiment couché. A l’opposé, la pleine lune rayonne, si fort qu’elle suffit à éclairer notre chemin sans que nous ayons besoin des lampe-torches.

Anja marche vite. Très vite. Ou c’est moi qui suis en grande peine. Sûrement un peu des deux et j’en suis particulièrement vexé, moi qui étais si sûr de ma condition physique après avoir parcouru plus de 2000 kilomètres à la seule force de mes cuisses. Pour achever mon orgueil, Anja se retourne tous les cent mètres, tantôt pour vérifier si je suis toujours en vie, tantôt pour me rappeler en riant à quel point, vêtu de ses habits, je ressemble à son petit frère. Je me vois d’ailleurs gratifier d’un joli surnom fraternel : brother from another mother. J’accepte avec tendresse, car moi aussi je me sens comme avec une sœur.

Nous arrivons au glacier. Là, je découvre un protocole de sécurité aussi ridicule que nécessaire. Il faut enfiler les harnais, se lier à une corde, et marcher ensemble à une distance de trente pas environ. Evidemment, la partie la plus amusante reste de tirer brusquement et violemment sur la corde pour tenter de faire tomber l’autre. Pendant la traversée, Anja s’étonne à plusieurs reprises de constater que nous sommes totalement seuls, oubliant sans doute qu’il est trois heures du matin et que nous sommes au milieu d’un glacier...

Nous atteignons rapidement la dernière partie de l’expédition, consistant à gravir les roches, parfois chancelantes, du Galdhøpiggen. Derrière nous, les lueurs rougeâtres de l’aube annoncent le lever imminent du soleil. Nous pressons le pas mais nous seront trop court. Finalement, il est préférable de s’installer sur les pierres froides pour ne rien rater de ce qui va suivre. A défaut des popcorns du cinéma, Anja sort un paquet de Non Stop, petites dragées au chocolat qui portent un peu trop bien leur nom, et on attend que la séance commence.

Le spectacle, indescriptible, est d’une pure beauté. Le point lumineux tant attendu se profile timidement, avant d’éclater tout en majesté sur les blancs sommets. L’ascension s’accompagne d’un bal de couleurs. La neige devient dorée, le ciel un océan bleu dans lequel une à une les étoiles s’évaporent. A l’opposé, la lune elle aussi en silence se retire.

Nous restons là, assis devant l’immensité magnifique.

Après un long moment, nous reprenons notre avancée et finissons de grimper les quelques dizaines de mètres qui nous séparent du sommet. Nous y sommes ! A 2469 mètres d’altitude, la Scandinavie est à nos pieds, tandis que tout autour s’étend un horizon qu’aucune montagne ne parvient à briser. Etrangement c’est un sentiment de grande impuissance qui m’envahit car je comprends à quel point, dans cet infini blanc, nous sommes bien ridicules. Mais très vite la fatigue embrument mes réflexions songeuses, et nous tentons de caller nos corps à moitié sur les rochers, à moitié sur une planche de bois qui sans doute doit servir de banc. Le soleil, à présent bien haut dans le ciel, nous réchauffe les joues et nous nous endormons.

Nous sommes réveillés deux heures plus tard par le bruit très lointain d’une foule agitée. En contrebas, j’aperçois à l’entrée du glacier les formes rangées des premiers randonneurs de la journée. Il est temps de partir. La descente se fait en chantant. Derrière nous, de petits nuages commencent à taquiner la pointe du Galdhøpiggen et, mesquins, nous rions d’avance de cette masse qui s’attroupe au pied du glacier. Ils sont plusieurs dizaines, si ce n’est plus, attendant impatiemment que les guides leur préparent les cordages. Beaucoup d’entre eux regardent avec inquiétude le brouillard qui s’épaissit autour du sommet. Ils ne verront rien et ils le savent. A ce moment précis, je comprends mieux Anja qui cette nuit au même endroit s’étonnait d’être totalement seuls.

Nous continuons de descendre à contresens du flux humain qui jamais ne se tarit. Certains sont surpris de nous voir aller en sens inverse, jusqu’à ce qu’Anja ne leur explique fièrement nos prouesses nocturnes. Je savoure silencieux leurs réponses auxquelles je ne comprends rien.

Retour à Lom. Notre folle expédition s’achève ainsi, par une douche salvatrice et un déjeuner bien mérité à la fameuse boulangerie - là même où tout a commencé. J’y rencontre aussi le père d’Anja qui confirme ma ressemblance avec Håkon. Enchanté, papa !

La belle histoire s’arrête là et il n’y a d’ailleurs aucune raison qu’elle se poursuive. Anja part rejoindre des amis à Lillehammer, sa ville natale, tandis que je reprends la route en direction du nord. Plusieurs semaines plus tard, je traverse le cercle polaire puis les splendides îles Lofoten. Mes sacoches s’y remplissent de nouvelles aventures, au grès des rencontres, des imprévus et des coups de têtes insensés. C’est ainsi que, pour rejoindre le continent, je décide subitement d’éviter une traversée en ferry et plus tard à un carrefour de choisir l’itinéraire le plus long. Peut-être est-ce la chaleur écrasante des 25 degrés qui me joue des tours. Peut-être est-ce l’envie de rester quelques heures supplémentaires dans le décor surnaturel des Lofoten. Ou peut-être est-ce le destin, tout simplement.

A la sortie d’un tunnel, une voiture me dépasse et s’arrête sur le bas-côté. Je n’y fais vraiment attention que lorsque j’aperçois deux jeunes filles blondes en sortir précipitamment et me faire de grands signes. Tout en continuant de pédaler, je cherche une explication rationnelle à cette scène improbable et rapidement j’en conclus qu’il s’agit peut-être de deux françaises ayant aperçu le drapeau à l’arrière du vélo et qui se sont arrêtées pour encourager leur compatriote. J’aimerais imaginer d’autres hypothèses plus flatteuses mais il faut parfois savoir faire preuve de modestie, et de réalisme… En temps normal, je n’hésiterais pas à m’arrêter pour causer un peu. Mais en temps normal, je porte rarement un gilet jaune fluorescent (tunnel oblige), remonté comme un marcel selon un style tout à fait particulier qui n’a d’autres but que de corriger un bronzage ridicule et d’aérer autant que possible un corps suintant de transpiration. Bref, je les dépasse en les saluant poliment et évite de leur imposer de trop près mon ravissant sex-appeal.

« Brother from another mother ».

Je serre les freins. C’est elle, c’est Anja. A plus de mille kilomètres de Lom, par hasard sur cette petite route de campagne perdue je la retrouve. Ou plutôt, elle me retrouve. C’est trop fort et tant pis pour mon délicieux attrait je me jette dans ses bras, hilare.

Accompagnée de son amie Sigrid, elle se rend à Lodingen retrouver un autre camarade pour une randonnée en montagne. Pas de doute, il s’agit bien d’Anja, et elle n’a rien perdu de sa sociabilité ni de sa soif d’aventure. Le coup du sort est bien trop dingue pour ne pas abandonner mes plans et les suivre au moins jusque Lodingen. Et tant pis, si ça me rallonge un peu la route.

Lodingen se situe à une vingtaine de kilomètres. En voiture, elles mettent quinze minutes, et y arrivent fraiches et souriantes. En vélo, je mets une bonne heure, et y arrive dans un état encore plus déplorable. Nous nous retrouvons sur le port, où nous pique-niquons tout d’abord. Puis évidemment, chose prévisible, elles cherchent à me faire embarquer avec elle sur le ferry pour perdurer le plaisir. Et à ce jeu, la gente féminine sait souvent faire preuve d’une persuasion aussi redoutable que talentueuse. Et en plus, ce soir on mangerait du kébab de rennes dans la montagne!

De toute manière, le coup du sort est bien trop dingue pour ne pas laisser tomber mes plans et les suivre encore un peu. Et tant pis, si ça ne me mène pas sur la bonne route. L’histoire cocasse fait même sourire le guichetier du ferry qui me fait payer le tarif enfant. Il semble que le destin ait bel et bien décidé pour moi, et je me plie à sa volonté.

Anja a déjà prévu comment régler les «détails ». Son ami Yngve possède un van dans lequel le vélo rentre parfaitement, surtout une fois qu’ils me l’ont désossé... Arrivés au pied de la montagne, on rassemble les bivouacs et les équipements nécessaires. On me trouve un sac à dos et quelques autres affaires qui s’avéreront utiles pour ne pas mourir de froid cette nuit. De mon côté, je dissimule mes sacoches sous les voitures et mon vélo dans les buissons avec un camouflage digne des plus belles opérations militaires. Nous voilà prêts et nous partons.

L'ascension dure deux heures environ et suit un sentier boueux qui traverse les forêts de sapins et les champs de rocailles. Nous atteignons en soirée le but de notre journée, un réservoir naturel d'eau douce dissimulé dans le flanc des cimes rocheuses. Trouver un endroit pour poser, à défaut de planter, la tente sur ces gigantesques roches s’avère être une mission délicate. Nous installons finalement le camp sur les maigres espaces couverts de terres que l'on déniche. Parfois même, quelques brins d'herbe éparses nous font la promesse d'un sommeil pas si désagréable.
Mais à vrai dire le manque de confort importe peu, ce sont là des détails qui ne pourront jamais venir ternir l’heureux plaisir de cette soirée improbable perdue dans les montagnes.

Alors que je finis de gonfler mon matelas, une alléchante odeur de viande commence à se faire sentir. Envouté autant qu’affamé, je me dirige tel un somnambule en plein rêve vers le réchaud brûlant, autour duquel Anja et Sigrid s’attellent déjà. Elles n’avaient pas menti, et je regarde en bavant la viande rouge frémir au fond de la casserole durant toute la cuisson, interminable.

Nous passons la soirée, assis sur les pierres froides, à discuter et rire entre deux bouchées divines. Le goût des kébabs est autant sublimé par les talents culinaires des filles que par les éprouvantes émotions de la journée. La nuit s’installe tout doucement mais surprend quand même quelques randonneurs tardifs dont les lampes scintillent dans l’obscurité d’une manière frénétique et peu rassurante. Vu d'ci, le sommet n'est pas très haut mais le chemin pour l'attendre est abrupte. Il nécessite du temps, de la confiance, un peu d’expérience, une forme olympique et un bon équipement. C'est à dire à peu près tout ce que je n'ai pas. Anja et ses deux compagnons tenteront bravement de l'escalader demain. De mon côté, je tenterai tout aussi bravement de redescendre dans la vallée pour retrouver mon vélo et l’asphalte bien plat, car la route jusque Tromso est encore longue et le temps risque de se faire rare.

Au petit matin, il n’y aura pas d’adieux. Simplement un « au revoir » dans un sourire qui sait désormais que les adieux n’existent jamais vraiment.

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