Le Bateau-stop : comment ça marche ?

Songeur face à l’immensité d’une mer qui s’étale devant lui, quel voyageur n’a jamais imaginé poursuivre son périple au-delà du rivage ? S’il y parvenait, c’est un globe aux dimensions nouvelles qui se présenterait à lui. Il pourrait alors atteindre ces îles lointaines et ces terres reculées qu’on dit inaccessibles, se prendrait à parcourir les océans glaciaux et les eaux tropicales, s’amuserait à relier les continents… Pour ce nomade amoureux de l’aventure, un mot sonne, mystérieux, comme une alléchante solution : bateau-stop ! Certes mais alors, comment s’y prendre ?

J’écris cet article à bord du Paladin, ultime voilier qui doit nous permettre, Andrea et moi, de rallier le Brésil depuis le Cap Vert et ainsi accomplir le défi que nous nous sommes lancé quatre mois plus tôt : traverser l’Atlantique en stop. Avant lui, six autres navires se sont succédés, maintenant en vie une aventure que peu, à commencer par nous-même, aurait pensé possible.

Cet article se fonde entièrement sur mes observations et mon expérience, laquelle paraît sans doute bien humble comparée aux exploits d’autres vagabonds des mers qui naviguent depuis des années. Mais, j’en suis convaincu, ces conseils pourront se révéler utiles à d’autres qui souhaiteraient se lancer, et c’est dans cet unique but de partage que je les écris.  

Bateau-stop batostop

 

C’est quoi, être bateau-stopeur ?

1. Naviguer gratuitement ?

Ça dépend. Dans la mesure où les trajets en mer se déroulent souvent sur plusieurs jours, il n’y a en effet rien de malhonnête à ce que le capitaine ou le propriétaire du bateau exigent une participation financière à la caisse de bord, pour couvrir les frais de nourriture par exemple. Certains cependant n’hésitent pas à appliquer des tarifs exorbitants qui rappellent davantage le prix d’un ticket de croisière - sans la piscine et les soirées dansantes – ou à réclamer l’acquittement d’un supposé « droit de passage ».

Ainsi, grâce à la magie d’Internet et pour la modique somme de vingt ou trente euros par jour, est-il possible de rejoindre les Caraïbes depuis l’Europe en deux ou trois semaines. Presque trop simple et trop facile. A ce prix-là, on perd toute forme d’incertitude et d’aventure qui font, à mon sens, le charme même du bateau-stop. On connaît à l’avance le jour où on embarque et plus ou moins le jour où on débarque. C’est presque un billet d’avion qu’on achète, et je laisse volontiers mon siège à d’autres qui ne disposeraient pas de mon temps. Ma conception du bateau-stop s’appuie en effet sur les mêmes principes que ceux qui fondent ma manière de pratiquer l’auto-stop, c’est-à-dire un moyen de vivre une aventure avant d’être un moyen de me déplacer.

Côté bateau-stop donc, la règle de la contribution à la caisse de bord varie selon les capitaines. Certains navires procèdent à un partage équitable des coûts de navigation ; cela inclut généralement les frais de bouche mais peut s’étendre à l’essence, au gaz, à l’eau et aux séjours au port. D’autres considèrent les heures de travail et la compagnie du bateau-stopeur comme une rétribution suffisante et n’exigent aucune compensation pécuniaire. Je n’ai pas encore eu le plaisir d’en faire l’expérience mais il parait enfin que certains bateau-stopeurs, les plus expérimentés, parviennent à se faire rémunérer leur passage.

Par chance et par choix, nous n’avons embarqué qu’à bord de navires qui nous ont offert gîte et couvert ou, lorsqu’ils demandaient une contribution, avaient la gentillesse de l’exiger modeste. Je dis par choix, car nous avons aussi refusé des trajets bien plus onéreux qui nous auraient pourtant permis de transater beaucoup plus rapidement. Ainsi, avant d’embarquer pour notre ultime traversée vers le Brésil, n’avons-nous eu à dépenser, en tout et pour tout, que 170 euros par personne… en l’espace de trois mois ! Le reste, nous l’avons payé, sur terre de notre débrouillardise habituelle, en mer de notre travail à bord, de nuits agitées et de quelques renvois par-dessus bord.

Up the mast
... et de quelques petites acrobaties sur le mât...
 
2. Expérience bienvenue mais pas indispensable

Faut-il être skipper professionnel, disposer d’un C.V. long comme le mât ou avoir été nourri au biberon d’eau de mer pour avoir une chance d’être pris en bateau-stop ? Pas nécessairement. Certains capitaines m’ont témoigné leur préférence à embarquer un novice qu’ils prendront plaisir à former plutôt qu’un vieux loup de mer qui, fort de ses miles au compteur, ne pourra s’empêcher de critiquer leur manière de naviguer. La réussite du bateau-stopeur dépend avant tout de l’impression qu’il dégage.

Pour autant, une expérience en mer, aussi maigre soit-elle, restera toujours un atout à faire valoir. Le principal souci d’un capitaine, lorsqu’il décide d’accueillir un nouveau venu à bord, est de s’assurer que ce dernier ne souffrira pas (trop) du mal de mer, lequel peut rapidement devenir un calvaire pour le malade comme pour le reste de l’équipage. Aussi est-il judicieux pour le bateau-stopeur novice de se tester d’abord par quelques trajets de cabotage plutôt que de se lancer directement dans une traversée des océans, histoire d’avoir une meilleure idée de ses limites et de la manière dont son corps réagit en mer en même temps qu’il engrange un peu d’expérience. C’est toujours désagréable, au beau milieu de l’Atlantique, de réaliser qu’on n’est pas du tout taillé pour la vie de marin…

3. S’investir à bord

Tandis que l’auto-stopeur ne constitue finalement qu’un passager occasionnel, le bateau-stopeur se doit d’enfiler le costume d’équipier supplémentaire. On attendra généralement de lui qu’il s’implique dans les tâches techniques et domestiques ou au moins qu’il ne se cantonne pas à un rôle passif. Dans l’optique des longues traversées, nombreux sont les capitaines qui cherchent à renforcer leur équipage pour se faciliter le voyage. C’est alors que le bateau-stopeur doit tirer son épingle du jeu et prouver qu’il a le profil taillé pour l’aventure. Car si l’auto-stop est une affaire de bonne impression en l’espace de quelques secondes, le bateau-stop ressemble davantage à un entretien d’embauche.

Les principales tâches qu’on exige d’un équipier sont de l’ordre de la navigation. Pour les traversées de nuit notamment, tout l’équipage est mis à contribution pour gérer les quarts, c’est-à-dire la surveillance nocturne et alternée. Généralement, un quart dure entre deux et quatre heures, jusqu’à ce que l’équipier prenne la relève. Il n’y là rien d’insurmontable, même pour un jeune mousse : il faut s’assurer que le bateau ne risque aucune collision, que le cap est maintenu, que les vents se maintiennent et… ne pas s’endormir. En cas de problème ou s’il faut effectuer une manœuvre, on réveille le capitaine et le reste de l’équipage.

Un bon équipier sait aussi s’investir dans les tâches domestiques et se rendre utile à la vie à bord : cuisiner les repas (pas toujours simple par gros temps !), faire la vaisselle, laver le bateau, participer aux réparations, animer l’ambiance…

Quart de nuit
Partir au tour de quart.
 
4. Savoir-être, savoir-vivre et savoir-faire

Bien s’entendre avec le reste de l’équipage est primordial si on souhaite faire de son bateau-stop une expérience agréable, pour soi-même et pour ses équipiers. Il faut bien comprendre que la question de l’atmosphère à bord est loin d’être anodine quand on parle de passer plusieurs jours en mer, en communauté, sur une embarcation aux dimensions restreintes. Avant les grandes traversées, le capitaine cherchera probablement à connaître ses matelots en les invitant à s’installer à bord plusieurs jours à l’avance, à partager des repas, ou à naviguer ensemble sur de petites distances. Un bon batau-stopeur doit donc savoir s’adapter à son environnement social, faire preuve d’ouverture d’esprit, de savoir-être et de savoir-vivre s’il ne veut pas se voir débarqué plus tôt que prévu.

Aussi, la vie à bord peut-elle rapidement tourner à la monotonie. La plupart du temps, et pour des raisons d’économie d’énergie, l’équipage dort ou lit. On appréciera donc un équipier qui parvient, par ses compétences personnelles, à briser une routine fatalement ennuyeuse : enseigner une langue étrangère, jouer d’un instrument de musique, faire l’école aux enfants, avoir l’art de raconter ses aventures, etc. Des savoir-faire plus techniques sont également les bienvenus : savoir cuisiner ou faire le pain, savoir pêcher, avoir des connaissances mécaniques ou médicales… Toutes les compétences sont bonnes à faire valoir et constituent autant de raisons de prendre tel équipier plutôt qu’un autre!

bateau-stop
Être bateau-stopeur, c'est aussi savoir mettre la main à la pâte...

 

Comment trouver son embarquement ?

5. Patience et longueur de temps…

A moins d’une chance incroyable, c’est en heures, en jours voire en semaines qu’il faut généralement compter le temps d’attente avant de trouver un navire enclin à prendre un passager supplémentaire. A ce rythme, on risque bien de se remémorer avec nostalgie l’époque où, tendant le pouce depuis le bas-côté d’une route déserte, on pestait contre ces véhicules qui n’arrivaient pas ou, quand ils arrivaient, ne s’arrêtaient pas. Plus sans doute que l’auto-stop, le bateau-stop offre une superbe occasion de tester sa patience, sa motivation, sa persévérance mais surtout son sens de l’organisation. Un dernier point qui se révèle souvent déterminant dans la réussite du bateau-stopeur.

En arrivant aux abords d’une marina, la priorité est à donner aux aspects pratiques : visiter les lieux, la capitainerie, trouver un endroit proche où passer la nuit, repérer des sanitaires, des prises d’alimentation pour charger ses appareils, des bornes Wifi, et tout ce qui peut s’avérer utile pour minimiser les coûts d’un séjour à durée indéterminée. Beaucoup de bato-stopeurs choisissent de camper sur les plages ou d’aller à l’auberge quand leur budget le leur permet. Les meilleures solutions demeurent probablement le volontariat (contre quelques heures de travail par jour, on bénéficie du gîte et/ou du couvert) ou l’hébergement sur un bateau (contre un coup de main en cuisine par exemple). Dans ce dernier cas, on aura même la chance de vivre en plein cœur et au rythme de la marina.

6. Les petites annonces

Généralement, la grande odyssée du bateau-stopeur débute humblement par déposer une annonce à la capitainerie et aux autres lieux stratégiques de la marina, tels que la laverie, les sanitaires ou le « sailor’s bar ». Véritable bannière publicitaire du bateau-stopeur, l’annonce se doit d’être convaincante, remarquable, éloquente et en dire long sur son propre caractère en un minimum de caractères. L’originalité est un bon moyen de se différencier, tandis que l’honnêteté est indispensable. Enfin, le bon sens recommande d’obtenir l’autorisation du personnel de la marina avant de placarder sa jolie tête en format A4 sur tous les murs du port…

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Notre "petite" annonce à Las Palmas
 
7. Vivre sur les pontons

Prospecter directement sur les pontons est une manière aussi efficace que sympathique de trouver un embarquement. A titre personnel, c’est aussi la méthode qui a le mieux fonctionné dans notre traversée de l’Atlantique. Les capitaines sont souvent ravis de s’économiser l’effort de chercher leurs équipiers eux-mêmes. Ils apprécient aussi et surtout de les rencontrer en personne avant de se décider. Et puis, même en cas d’infortune, le temps passé à sillonner les pontons n’est jamais perdu. On y gagne à se faire connaître auprès de la communauté de plaisanciers du coin et à sympathiser avec quelques équipages autour d’un café ou d’une bière…

Côté technique, la prospection directe auprès des plaisanciers nécessite de repérer les bonnes marinas : celles qui disposent d’une grande capacité d’accueil, se situent sur une voie de passage fréquentée ou qui offrent des infrastructures appréciées avant les grandes traversées (centres commerciaux, pompe à gasoil, etc.).

Il faut aussi savoir y repérer les bateaux propices à accueillir un équipier supplémentaire. Beaucoup de navires sont amarrés à l’année et, sauf coup de chance exceptionnel, ne sortent que rarement du port. A l’inverse, des pontons spécifiques sont parfois dédiés aux bateaux « visiteurs » qui font simplement escale. Les indices ne manquent d’ailleurs pas : un pavillon étranger, une armée rangée de panneaux solaires, du linge étendu sur le pont… sont les signes d’un bateau qui navigue loin et longtemps.

8. Bateau-stop 2.0

Il existe un certain nombre de sites spécialisés dans la recherche d’équipiers ou d’équipage sur lesquels chacun peut déposer sa petite annonce. En épluchant les différentes plateformes, on y trouve une belle quantité d’offres selon les saisons. Crewbay et FindACrew sont les plus connus à l’international tandis que La Bourse aux Equipiers fait office de référence auprès des marins français, lesquels préfèrent souvent les équipiers francophones pour des raisons (évidentes ?) de communication.

A titre personnel, je reste peu séduit par l’idée de planifier mes voyages à l’avance et par le biais d’Internet. Marcher sur les pontons à la rencontre des capitaines constitue selon moi la façon la plus humaine de trouver un équipage, qui offre la meilleure chance d’embarquer pour quelques aventures inattendues. Malgré tout, rien n’empêche de garder un œil actif sur les différentes offres en ligne en même temps qu’on prospecte. Une chance au grattage, une chance au tirage...

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Nous avons trouvé 6 de nos 7 embarquements en prospectant directement sur les pontons.
 
9. Réseauter

Les plaisanciers forment une grande communauté solidaire, unie par une passion et des galères communes. Dans les ports et les « sailor’s bars », on se retrouve entre marins, qu’on soit de vieilles connaissances ou de simples voisins pour l’occasion. On partage quelques tuyaux, se raconte ses mésaventures et ses bonnes anecdotes, on s’accorde pour critiquer la météo capricieuse et les prévisions toujours incorrectes, on s’invite à boire un coup sur le navire de l’un et de l’autre, et on ne manque pas de se passer le mot concernant les équipiers disponibles. Le bouche à oreille remplit, sur les pontons, son rôle efficace d’agence d’intérim.

Un bon bateau-stopeur sait d’ailleurs entretenir son réseau. S’il parvient à laisser un souvenir positif à chacun de ses trajets, il s’assurera d’être rappelé à la première occasion ou tout au moins pourra compter sur l’aide précieuse de ses anciens capitaines, leurs amis et les amis de leurs amis. Il sait aussi « sociabiliser », « réseauter » et n’oublie jamais de laisser son contact « juste au cas où ils entendraient parler d’une place libre sur un bateau, sait-on jamais…».

10. Espionnage en ligne

Aujourd’hui, la plupart des bateaux sont équipés d’émetteurs AIS qui signalent leur position GPS aux autres navires. Certains sites Internet répertorient toutes ces données sur des cartes mises à jour en temps quasi-réel : Vesselfinder, MarineTraffic

Les plus malins ou les plus voyeurs, c’est selon, n’hésiteront pas à utiliser ces bases de données pour repérer le nom des bateaux à l’approche ou en mouillage. Avec un peu de chance et après une rapide investigation en ligne, ils parviendront peut-être même à dénicher un contact, une adresse e-mail, un blog…

Carmo, qui s’est lancée dans 100 jours de bateau-stop, m’a assuré que la technique portait ses fruits. Parfois.

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Pour atteindre ces voiliers au mouillage, deux solutions : l'AIS ou nager.

 

S'attirer des vents favorables

11. Ne pas monter à bord du premier bateau venu

Refuser un bateau pour des raisons de sécurité est une décision difficile à prendre, surtout quand on a passé plus de deux semaines à attendre un passage, mais elle s’impose parfois comme la seule alternative raisonnable. Comme pour l’auto-stop, il faut savoir écouter son instinct et ne pas embarquer dans des galères qu’on risque de rapidement regretter. Outre le cas d’un équipage malhonnête ou suspicieux, l’alcool et les stupéfiants à bord sont un problème qu’on préfèrera s’éviter même si, reconnaissons-le, de telles situations extrêmes se font rares.

Plus généralement, avant d’embarquer, on s’assurera surtout du bon état du bateau, de la présence des dispositifs de sécurité de base et de l’existence d’au moins un gilet de sauvetage par personne. On ne voudrait pas, au pire moment, avoir à jouer son sort à « pierre-feuille-ciseaux»…

12. Plan B comme Bateau-stop

C’est une règle d’or qui s’applique à beaucoup d’aspects de l’aventure et à plus forte raison au bateau-stop. Pour prévenir l’imprévu, toujours disposer d’un plan B. Même lorsque les voyants sont au vert, il faut être conscient que la chance peut vite tourner : un capitaine qui change d’avis, des problèmes techniques, familiaux ou de santé qui obligent le navire à renoncer, de mauvaises conditions météo… Les raisons sont légions, et le bateau-stopeur se félicitera toujours d’avoir su anticiper le mauvais coup du sort. Après tout, c’est aussi ça la vie du marin : savoir que rien n’est acquis et que le vent peut tourner à tout moment.

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L'imprévu, ce ciel qui peut te tomber à tout moment sur la tête...

Si tu souhaites lire davantage d’astuces pour bien réussir ton bateau-stop, voici deux ouvrages en anglais qui épluchent la question dans le détail. Le premier a été écrit par Carmo, rencontrée au port de Cascais au Portugal alors qu’elle revenait tout juste de son défi « 100 jours de bateau-stop » en Méditerranée. Le second est l’œuvre de Suzanne, une bateau-stopeuse hollandaise qui a parcouru des milliers de milles autour du monde, et que nous avons eu le plaisir de rencontrer lors de notre passage aux Canaries.

hitchhike boat bookOcean nomad

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