Cambodge : une nuit au poste de gendarmerie

 

Nous étions fièrement ridicules sur nos deux bicyclettes pour femmes. Au moment d’en faire l’acquisition contre une poignée de dollars une semaine plus tôt au Laos, nous savions que les deux tas de ferrailles allaient nous en faire voir de toutes les couleurs tant il était clair et évident qu’ils n'étaient pas conçus pour affronter les routes et les sentiers du Cambodge. Ainsi allaient-ils parfaitement remplir leur mission et devenir nos passeports pour l’aventure.

A l'autre bambou du monde

Le temps de renforcer les porte-bagages avec du bambou pour supporter le poids des sacs et nous partions, cheveux au vent et vent de face. Dès les premiers kilomètres, nous goûtions à un étrange et fabuleux périple, animé par les cris des enfants surexcités qui courraient vers nos bicyclettes roses et bleues, tantôt pour mieux les regarder, tantôt pour mieux en rire. « Sabaidee ! Sabaidee ! » entendait-on tous les cinq cents mètres. Et nos sonnettes leur répondaient avec la même frénésie joviale, offrant à la campagne laotienne puis cambodgienne un spectacle musical certainement inhabituel.

Les bécanes nous emmenaient partout, de gré ou de force, soumis aux imprécisions de la carte, des problèmes techniques, des chaines déraillées, des pneus crevés et des roues voilées. Nous traversions les villages bouddhistes puis musulmans puis bouddhistes à nouveau, rencontrions les enfants des écoles, qui nous recroisaient plus tard sur la route, bien calés à l’arrière des scooters de leur mère venue les récupérer après la classe.

Par moment, je le confesse, lorsque la piste se faisait trop mauvaise ou la fatigue trop pesante, nous arrêtions les camions, camionnettes et tout ce qui s’annonçait, de près ou de loin, apte à nous remorquer. C’est-à-dire presque tous les véhicules en fait, tant les locaux savent faire preuve d’ingéniosité, et d’imprudence, en matière de transport de cargaison.

Les écoliers du Cambodge
Au gendarme et au volleyeur

En cette fin d’après-midi, nous entrons dans Srok Kroch Chhmar. Nous sommes assoiffés, nos corps sont épuisés, écrasés par les heures à pédaler dans cette chaleur étouffante. Cependant, le temps nous est précieux et nous ne pouvons guère nous permettre de perdre une heure ou deux à la terrasse du premier boui-boui qu’on croiserait. Il faut au plus vite trouver un endroit pour la nuit, car à de telles latitudes le soleil tombe vite, plus vite en tout cas qu’on ne peut mettre à atteindre le village suivant.

Nous essayons d’abord le temple bouddhiste, sait-on jamais, mais l’expérience se révèle être un cuisant échec. Le moine supérieur nous refoule avec la délicatesse et l’amabilité d’un vigile de boite de nuit. Qu’importe ! L’enfant qui nous accompagne et nous sert de guide pour l’occasion est plein de ressources et connaît du monde dans le village. La mère ne pouvant nous offrir l’hospitalité du gîte, par gêne ou par timidité, a fait dépêcher son fils pour nous servir de traducteur et, accessoirement, de négociateur. Le petit garçon semble d’ailleurs prendre ce rôle très à cœur, honoré sans doute d’être celui qui conduit les deux étrangers à travers le village. La vilaine réponse du moine affecte nullement sa détermination et le gamin repart sur son vélo, lequel n’a au demeurant pas grand-chose à envier à nos bicyclettes.

Loin des sentiers battus...

Nous le suivons aveuglement, tels des touristes en voyage organisé qui emboîtent le pas de leur guide avec la crainte permanente de le perdre de vue. Nous n’avons aucune idée de l’aventure ou de la mésaventure, de l’Eden ou du traquenard vers lesquels nous nous dirigeons. Cependant nous n’avons pas d’autre choix. Ce Cambodgien d’à peine 10 ans constitue pour l’heure notre meilleure chance de passer la nuit à l’abri. Alors nous le suivons.

Une centaine de mètres plus loin, le chemin débouche sur un terrain de volleyball. Le poste de gendarmerie, semble-t-il. Du moins c’est ce qui est écrit en français -merci l’héritage colonial- sur l’immense pancarte posée au sol, alors que rien ici ne laisse présager qu’il s’agisse d’un établissement de l’autorité locale. Les lieux sont composés d’un abri en béton ouvrant sur un bureau, d’une casemate en bois et du terrain de jeu. C’est sur ce dernier que sont regroupés une dizaine de villageois au torse nu occupés à se renvoyer la balle de part et d’autre d’un filet tombant. L’enfant interpelle l’un d’eux et lui explique notre situation. Le jeune homme accepte sans hésiter et repart aussitôt rejoindre son équipe. Il ne s’agirait pas de laisser filer un point.

En attendant, nous adossons nos vélos contre un des murs de béton et en profitons pour jeter un rapide coup d’œil à l’endroit déserté. Une carte du pays et quelques autres portraits s’efforcent de donner à l’ancien garage un caractère officiel. La pièce est étroite et possède pour seul mobilier un bureau vétuste dont l’utilité première est vraisemblablement de barrer l’accès aux deux cellules qui flanquent le bâtiment. L’espace mi-clos ressemble ainsi davantage à un hall d’entrée vers la détention qu’à un poste de police à proprement parler.

Troublés par la singularité des lieux, nous en oublions notre jeune guide. L’enfant s’est évaporé sans demander son reste, emportant pour unique récompense la satisfaction des justes, de ceux qui n’exigent rien d’autre que le plaisir d’aider.

L'entrainement au stand de tir
On nous refuse la garde à vue

Un homme sort de la casemate. Il domine d’une bonne vingtaine d’années la moyenne d’âge des joueurs sur le terrain. Sans doute le gradé, pensons-nous. Il parle assez mal anglais mais chaque mot qu’il baragouine sonne comme une délivrance tant les anglophones ne courent pas les rues, ni les sentiers, dans ces régions reculées. La faute n’est pas tellement à rejeter sur le système éducatif rudimentaire du pays. C’est là surtout une des cicatrices encore fraîches d’un génocide qui a liquidé l’élite et tout ce qui pouvait s’apparenter de près ou de loin à une forme d’érudition, concept volontairement vague qui englobait tout ce qui arrangeait les Khmers Rouges.

L’orange et le carmin du soir sifflent la fin du match. On se congratule, on se salue, et la jeune communauté se disperse. Seuls restent l’homme qui nous a accueilli et un adolescent. Voilà donc l’effectif de cette gendarmerie royale : un vieux capitaine, une recrue, et un enfant pour les assister.

C’est dans un mélange de bonheur, de curiosité et d’amusement qu’ils s’accordent à nouveau à nous offrir l’hospitalité d’une nuit. De notre côté, nous en sommes ravis autant que soulagés, bien que nous ne voyions pas trop comment ils vont réussir à nous caser. Dormir dans une des cellules ne serait pas pour nous déplaire, non pas pour une question de confort -si confort il y avait-, mais plus pour le symbole. Autant pousser l’étrangeté de la situation à son point le plus cocasse. Malheureusement le capitaine nous refuse le privilège d’une incarcération volontaire. Les geôles doivent rester libres en cas d’intervention nocturne, quand bien même, de son propre aveu, le cas se fait exceptionnel.

A la place, on nous invite à poser nos sacs dans la casemate, sur un sommier en bois qui sera notre lit. L’intérieur s’apparente à une cachette de bandits, ce qui, pour une gendarmerie, ne manque pas de faire sourire. Des restes du précédent repas et de la vaisselle sale trainent encore sur le sol, près du feu. Le coin cuisine, je présume. Au centre, un hamac en treillis est suspendu. Une chambre, sans doute.

La jeune recrue s’emploie à mettre un peu d’ordre dans cette colocation de célibataires. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on y reçoit des invités. Il déplace les uniformes éparpillés sur le lit, mais oublie un chargeur de fusil mitrailleur. Antoine lui fait remarquer, et l’homme imperturbable s’en saisit et le jette un peu plus loin. Méthode de rangement efficace, bien qu’assez peu militaire.

Une fois installés, le capitaine nous indique une cabane au fond du terrain qui abrite les sanitaires. Il a sans doute compris, ou respiré, notre besoin de prendre une douche après cette journée suintante. Attention aux orties, nous prévient-il alors que nous avançons vers l’endroit. A vrai dire, à cet instant précis, les orties ne sont pas ce qui inquiètent le plus. Nous préférons mille fois quelques rougeurs au mollet à une morsure de serpent ou tout autre bestiole qu’on aurait dérangée par inadvertance, en marchant dessus par exemple.

La découverte des sanitaires est toujours un moment particulier pour le voyageur, balloté entre l’excitation du confort d’une douche salvatrice et l’appréhension de se retrouver face à un putréfiant trou de fosse septique. Aujourd’hui, la chance semble persister en notre faveur, car la cabine est rudimentaire mais relativement propre, et si on omet les fils électriques apparents ce n’est pas ici qu’on fera la rencontre d’une mort olfactive ou hygiénique.

La décoration intérieure
Tapage nocturne

Il fait déjà nuit quand je sors de la cabane, le corps propre et l’esprit requinqué. Je retrouve devant la casemate Antoine et les trois gendarmes qui installent la table du diner. Il y a là une ambiance des occasions particulières. A défaut de plats, on s’affaire à mettre les petites gamelles dans les grandes. L’adolescent a préparé un repas copieux, à base de riz blanc, de poissons du Mékong grillés et d’un mélange de légumes et champignons. L’odeur alléchante attire d’ailleurs les deux chiens abandonnés que la gendarmerie a visiblement recueillis. Les moustiques s’invitent également à la fête, tourbillonnant par dizaines sous le grand projecteur qui éclaire la tablée. Tout en dégustant les mets, nous poursuivons nos discussions, sur notre voyage, notre prochaine destination, mais aussi sur leur tâche quotidienne de gendarmes. Amusés, nous leur demandons si le volleyball constitue l’activité principale de leur journée. Non, non, nous répond-on en désignant la pancarte au sol. Aujourd’hui, ils ont repeint le portail qu’ils réinstalleront demain matin au-dessus de l’entrée.

Après le repas, chacun s’en va rejoindre ses pénates aux allures et au confort variés. Pour nous, le sommier en bois que nous avons modestement chamarré de nos matelas et moustiquaires. L’adolescent, petit chanceux, hérite du hamac. La jeune recrue dormira sur un paillasson à l’entrée du bureau. Quant au capitaine, homme à montrer l’exemple, il montera la garde derrière son bureau jusqu’à l’heure de la relève.

La nuit s’annonce surréaliste mais reposante.

Malheureusement les deux chiens semblent en avoir décidé autrement, crevant le silence nocturne de leurs incessants aboiements. Ils s’excitent l’un et l’autre, se poursuivent, se chassent, jouent au gendarme et au voleur (et le lieu s’y prête bien), s’engouffrent dans la casemate ouverte, passent sous le lit, le hamac, aboient toujours plus, ressortent pour mieux rentrer à nouveau. Ils s’amusent, diront certains. Ils nous agacent, dirons-nous poliment. De temps à autre, trop rarement à mon goût, l’adjoint dans son hamac leur crie un mot en khmer qui les calme quelques minutes avant que la cacophonie ne reprenne de plus belle...

C’est seulement au petit matin que nous parvenons à trouver le sommeil, tandis que les premières lueurs de l’aube commencent à poindre à travers les interstices de la cloison en bois. Lorsque nous nous réveillons, sur les coups de huit heures, les gendarmes sont déjà levés. Ils sont occupés avec d’autres villageois à replacer le portail. Nous serons les premiers à l’inaugurer, en passant par-dessous avec nos deux bicyclettes.

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Bien plus que l’hospitalité d’une nuit, ces gendarmes nous auront offert une expérience mémorable que nous n’échangerons pour aucun des nirvanas d’aucun des temples bouddhistes du pays. Et surtout pas celui de Srok Kroch Chhmar.

 

 

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