Dégustation à l’autrichienne

 

L’après-midi commence déjà fort, et déjà avec de l’alcool fort. Didi débouche dans sa cuisine une première bouteille de liqueur artisanale qu’un de ses amis a distillée à partir des prunes de son jardin. Il nous en verse un bon verre chacun et, sans qu’on ait même le temps de le porter à nos lèvres, débouche une seconde bouteille dans la foulée. Pour comparer, dit-il.

Didi est un amoureux des alcools. Il en possède une jolie collection dans la réserve de la cuisine, dans deux meubles du salon et dans une pièce entière au sous-sol. La plupart sont en réalité des bouteilles de whisky car l’ancien militaire, fraîchement retraité, voue une véritable passion pour la boisson ambrée. A l’origine, il collectionnait les bières mais, avec l’âge, sa soif s’est bonifiée et sa passion s’est porté sur le whisky, plus cher mais plus mature aussi. Il profite d’ailleurs d’un moment entre deux gorgées de liqueur pour nous expliquer les différents procédés de fabrication, du « blended » whisky au « single malt », nous fait le détail du classement des meilleurs whiskys au monde et par pays, de l’Ecosse au Japon, nous parle des faux whiskys commerciaux, du Captain Morgan au Jack Daniels, tout juste bons à boire avec du Coca-Cola et nous partage quelques-uns de ses « trucs et astuces » pour démasquer les alcools synthétiques.

La main posée sur le goulot ouvert, on agite d’un coup sec la bouteille de sorte à faire gicler le liquide sur la paume. Il faut alors se frotter les mains, les porter au nez et se shooter littéralement avec les vapeurs d’alcool. Si ça sent trop fort, c’est que c’est du faux. Voilà. En bons élèves que nous sommes, nous nous exécutons et reniflons comme des drogués en manque nos mains qui puent l’alcool de prune. Selon Didi néanmoins, ça ne sent pas beaucoup, ce qui confirme ce que nous savions déjà : c’est de la liqueur artisanale. CQFD.

Après deux moments de rafraichissement, l’un dans la piscine en plein air du village, l’autre dans un verre de Gspritzer à la terrasse du café, Didi nous annonce la suite du programme : une dégustation de fromages autrichiens chez un de ses amis. Ravis, nous acceptons ne sachant pas encore que l’ami en question, Erwin, est justement celui qui transforme non pas l’eau en vin (encore que) mais les fruits en eau-de-vie.

L’homme, au caractère fort sympathique, nous accueille chez lui, entouré de son père, de sa femme et de leur fils. De façon peu étonnante, Erwin voue lui aussi un amour fortement consommé pour le whisky. Mais contrairement à Didi, il est aussi un amateur, et un expert, de rhum et possède quelques hectares de vignes plus haut sur la colline.

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En une de la presse

Il nous fait visiter sa cave. Au sens premier du terme puisqu’il s’agit du sous-sol de sa maison. Elle est remplie de bidons et de jarres eux-mêmes remplis d’alcool en tout genre, de pálinka, de vin ou de cognac artisanaux. Au centre de cette caverne de Bacchus trône une vieille presse, un cadeau offert à l’occasion du mariage de ses grands-parents. « Elle a 100 ans, et fonctionne encore » nous glisse Karl, le vieux père de 90 printemps dont la vitalité et la longévité seraient en grande partie le fruit de l’alcool. « C’est un remède naturel pour tuer les bactéries » s’amuse Erwin. Et une passion, semble-t-il, héréditaire.

Erwin essuie quelques-uns des verres qui trainent sur une table près de la presse. « Ce sont des vrais verres à vin comme on n’en fait plus, ils ont presque 60 ans. » nous explique-t-il. Puis, tout en discutant, il remplit un à un les verres avec du vin rouge qu’il a tiré à partir de ses propres vignes. Le cépage est particulier, c’est du « Uhudler ». « Eule » est le terme allemand pour désigner la chouette, « parce que quand on en boit trop, on a les yeux ronds comme une chouette » répète Didi qui de toute évidence aime bien cette chouette blague.

Karl be my trip
L'alcool, cette fontaine de Jouvence.
Petites madeleines de « Prost ! »

 

Après la dégustation du vin, on nous fait passer dans la salle suivante. Sur les étagères, éclairées par un néon grésillant, sont alignées d’immenses jarres d’alcools forts, certains macérant avec du bois de marronniers, de chênes ou de pruniers. Erwin nous verse un premier shooter d’alcool de Kastanie, de marrons, pour commencer. « Prost ! » Puis un second issu cette fois d’une jarre contenant quelques branches de chêne, pour comparer. « Prost ! » Puis un troisième d’on-ne-sait-pas-trop-quoi, pour le plaisir. « Prost ! »

L’homme nous demande alors lequel des trois breuvages a notre préférence. La réponse est bien difficile à donner tant le coup d’assommoir est violent et tant les goûts des alcools sa valent largement. Presque au hasard, nous désignons le second. Et Erwin se met alors en quête de trouver une bouteille vide. Il en déniche une derrière une cuve, la rince plusieurs fois, l’essuie avec beaucoup de soin et la remplit d’alcool de prune. Il cherche ensuite dans quelques classeurs l’étiquette correspondante qu’il pose délicatement sur le corps de la bouteille. « Voilà, c’est pour vous ! » dit-il en nous tendant l’offrande à 48°.

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Moment rare d'Erwin tenant un verre vide à la main

 

Ivre mort

 

Dans le hangar qui sert de garage d’un côté et de véranda de l’autre, on a dressé une table de fortune sur laquelle on a disposé quelques assiettes, les couverts, et des verres évidemment. Erwin et sa femme Andrea nous présentent différents fromages de Tyrol et de l’ouest autrichien ainsi que du Speck finement tranché (du lard fumé). Pour apprécier la dégustation, notre hôte ouvre une bouteille de vin pétillant, la première qui n’est pas de son cru. Sur l’étiquette, elle est au nom d’un certain Willemer.

Erwin se lance alors dans le récit de ce fameux Willemer. Il aurait remporté un prix à un prestigieux concours de cognacs en France, « à l’insu de son plein gré » comme dirait l’autre. Ses amis l’y auraient inscrit sans percevoir les ennuis qu’ils allaient lui faire courir en présentant son cognac qui n’était pas officiellement du cognac car non-produit à Cognac. Les Français bien remontés de se faire voler la vedette par une entreprise autrichienne étaient déjà prêts à dégainer l’artillerie juridique pour écraser le félon et le faire payer, telle la presse qui écrase le raisin pour en extraire le jus. Mais lorsqu’ils se sont rendus dans le village du Sieur Willemer, quelle ne fut pas leur surprise de comprendre que l’usine usurpatrice était en réalité une petite cave familiale. Les Français, bons joueurs, se montrèrent indulgents et exigèrent seulement de l’autrichien qu’il retire l’appellation « cognac » à son produit. Finalement, c’est l’alcool qui aura raison de Willemer. Alors que ce dernier ouvrit un jour le couvercle de la grande cuve pour vérifier la fermentation de son alcool, il fut pris de malaise en raison des vapeurs particulièrement chargées qui s’en émanèrent. Le pauvre vigneron tomba dans le breuvage et, conclusion funèbre de la satire, mourut dans son eau-de-vie.

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Un peu de fromage pour accompagner le vin

 

Embarqués sur une longue route du rhum

 

Après la dégustation du fromage et du vin, Erwin souhaite nous emmener dans une autre salle de son sous-sol. Là, il entrepose le meilleur de sa collection de whisky, dont une partie est présentée sur une étagère car en cours de consommation. Il montre à Didi une nouvelle bouteille qu’il vient d’acquérir et les deux hommes engagent alors une discussion d’experts, en allemand, à laquelle nous ne comprenons rien. Puis, Erwin se tourne vers nous et nous propose de goûter un de ses rhums.

Le premier (d’une liste qu’on devine longue) est un rhum délicieux de l’île de la Réunion. Notre hôte avoue même en faire un de ses « favoris ». On pèse facilement le poids de ce titre glorieux au regard de l’expérience de l’homme qui, si on peut le dire, a de la bouteille. Immédiatement, sans nous laisser le temps de nous dérober par la petite porte de la cave, Erwin nous présente un second rhum dont il est, dit-il, fortement déçu. L’emballage est remarquablement élégant. Cependant, l’habit ne fait pas le rhum et nous admettons que le goût est bien fade comparé à ce que nous avons bu jusqu’à présent. On se prendrait presque pour des enfants gâtés habitués à siroter uniquement les bouteilles les plus onéreuses.

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Musée du whisky

Quant à Erwin, il ne peut décemment conclure sur un si mauvais cru. Et tout en accompagnant ses propos d’étranges mouvements du corps, il tente de nous convaincre d’un troisième « et dernier » verre grâce à une démonstration hasardeuse qu’on ne se risquerait à qualifier d’« alambiquée » de peur que ce mot ne lui suggère de mauvaises idées.

« Le premier verre fait chanceler une jambe. Après le deuxième verre, ce sont les deux jambes qui vacillent. Pour être bien stable comme un trépied, il nous faut donc un troisième verre ».

Nous le regardons incrédules se dandiner devant nous, ne saisissant pas vraiment la logique dans ses propos. En revanche, ce que nous comprenons bien en le voyant imiter un vieillard s’appuyant sur une canne est que nous allons boire. Et qui dit canne, dit rhum. « Lequel choisissez-vous ? » nous demande-t-il. Andrea, sa femme, qui nous a rejoint plus tôt pour participer elle-aussi à la dégustation privée, souligne très justement « que pour pouvoir choisir, encore faut-il qu’on connaisse les choix ».

Et nous voilà partis en direction de la maison, Erwin prenant la tête de l’équipée à moitié ivre. Il sort une à une les bouteilles de rhum entreposées dans un petit meuble du salon et les dispose sur la table à manger. Il nous en fait goûter une, puis une autre, et finit -enfin !- par un ultime verre de rhum du Pérou. « Je ne savais pas le Pérou capable d’un si bon rhum » conclut-il en avalant son shooter d’un seul trait.

 

Une « dernière » mise en bière

 

Il se fait tard et ce dernier toast vient de sonner le temps des adieux. Nous embrassons chaleureusement nos hôtes et les remercions fortement pour l’accueil festif et le précieux cadeau, puis nous partons en compagnie de Didi.

Nous devions jouer au tennis avec lui, mais notre amoureux du whisky ne semble plus en état de courir sur un court. A la place, il propose de se détendre sur sa terrasse et… de déguster quelques bières autrichiennes. Il commence par un échauffement à la Radler, un panaché « sans alcool », puis enchaine avec une bouteille de bière blonde. L’homme est très tenace ou très sourd car il n’entend rien de nos timides refus. Il nous remplit nos verres chaque fois qu’ils ont le malheur d’être à moitié plein ou à moitié vide, selon le point de vue. Puis, vient enfin la troisième et dernière bouteille. Nous pensons atteindre le bout de ce long tunnel enivrant quand notre hôte s’enfuit dans sa cuisine et revient avec trois nouvelles bières fraîches. « Celle-là, c’est la meilleure, c’est pour la fin » se réjouit-il en désignant une Gösser. Et une nouvelle fois, nous enchainons les gorgées de houblon, tentant désespérément d’échapper à une gueule de bois qui nous tend inévitablement les bras. Malheureusement nos appels à l’aide, nos « merci, ça ira » et nos « d’accord mais juste un fond pour goûter » restent sans effet. Nos verres ressemblent à des tonneaux des Danaïdes retournés : plus nous les vidons et plus ils se remplissent. L’avant-dernière bière, une Mohrenbräu, n’est pas encore complètement ingérée que Didi s’éclipse à nouveau dans sa cuisine. Nous nous attendons au pire.

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Quatre derniers pour la route!

Le pire s’appelle Añejo, un rhum déjà bien entamé que Didi, lui aussi bien entamé, apporte fièrement « pour la fin ». Impatient de goûter aux douceurs de ce nouveau bébé, il nous presse de finir la Gösser, celle-là même qui était supposée conclure la dégustation. Et tout en remplissant trois élégants verres, notre hôte se lance dans des explications passionnées sur les manières d’humer un alcool fort pour en percevoir pleinement les parfums, sur les mouvements en 8 qu’il faut exécuter sous son nez, sur les « fenêtres d’église » que l’on peut voir se dessiner sur les bords du verre (là on ne sait plus trop si c’est lui ou l’alcool qui parle), sur la façon de faire voyager le liquide dans la bouche et sur chaque région gustative de la langue… C’est alors que je demande à notre professeur ce qu’il pense des rhums arrangés. Quelle idée, malheureux ! Didi saute sur l’occasion pour filer dans sa réserve et revient avec une bouteille de liqueur de rhum aux épices. « Pour la fin ». Il nous en dit le plus grand mal, agitant la bouteille sur sa paume pour nous démontrer qu’elle n’a aucune saveur parfumée. Mais quand même, il nous en sert un verre pour que nous nous fassions notre propre opinion.

Ainsi se conclut notre dégustation autrichienne avec la moins bonne des boissons, celle qui sert « juste pour les soirées étudiantes » et qui nous promet déjà un réveil difficile.

N.B. : L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. Surtout avec Didi et ses amis.

 

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