Kaplan, ce Géorgien qui nous a traités comme ses propres enfants

 

Lorsque Kaplan nous aborde au volant de son taxi bleu marine, nous cherchons immédiatement à fuir chacune de ses propositions. L’expérience nous a appris à nous méfier de ces commerçants du tourisme, dont les motivations marchandes sont plus souvent sources de roublardises que d’aventures spontanées. Mais l’homme insiste et, tout en ouvrant le coffre prêt à accueillir nos sacs, déroule ses arguments, ses histoires, parlemente, vante ses connaissances de la région, s’intéresse aussi à notre voyage, d’où nous venons, pourquoi nous sommes ici, et forcément où nous allons. Comme beaucoup de Géorgiens, il ne parle pas un mot d’anglais, ce qui -on l’aura compris- ne l’empêche pas d’avoir la langue bien pendue. Andrea comprend grâce au dialecte d’Orava, parlé par ses parents, et qui ressemble vaguement au russe que Kaplan maîtrise parfaitement. Par ce tour de passe-passe linguistique, agrémenté de langage corporel et de bruitages, nous parvenons à l’essentiel : communiquer. On ne se rend jamais autant compte de l’obstacle que peut constituer la barrière de la langue que lorsque l’on y est réellement confronté. Et on ne s’étonne jamais autant des richesses qui s’y cachent que lorsque la barrière s’ouvre.

Il faut avouer que Kaplan n’a rien du stéréotype du chauffeur de taxi cupide dont le loisir préféré réside dans l’arnaque de touristes. Au contraire, il fait preuve d’une curiosité sincère et d’une certaine compassion qui surpassent ses ambitions initiales.  Les premières négociations laissent place à une vraie conversation. Il comprend un peu mieux le but de notre voyage, notre intérêt pour les locaux, l’arrière-pays. Il nous propose alors de venir chez lui, d’y déjeuner et même d’y passer la nuit. Il nous emmènera plus tard au canyon et à la cascade, partout où nous le souhaiterons. Il ne demande qu’une contribution pour l’essence, rien d’autre, le reste c’est l’œuvre de son hospitalité. « Vous serez comme mes enfants, je vous traiterai comme mes enfants » répète-t-il. Je regarde Andrea, nous hésitons. S’agit-il d’un autre stratagème, d’un piège à touriste parfaitement imaginé ? Ou cet homme aux cheveux gris est-il comme tous ces Géorgiens que nous rencontrerons pendant notre voyage, cherchant à faire plaisir plutôt qu’à faire de l’argent ? Accepter sa proposition c’est courir le risque de se faire rouler par un inconnu, mais après tout, les aventures et les mésaventures, celles-là même qui laissent des souvenirs impérissables, ne commencent-elles pas la plupart du temps par un coup d’audace ? Nous déposons nos sacs dans le coffre béant, et sautons dans la voiture.

Nous traversons les paysages vallonnés de l’Iméréthie. Ici se côtoient dans un décor végétal aussi composite qu’harmonieux sapins, pommiers, plaqueminiers et palmiers. Les habitations sont construites selon un style architectural simple, composées de quatre murs uniformes et d’un toit pointu. Elles rappellent facilement ces petites maisons en Lego que chacun, pendant son enfance, s’est au moins une fois amusé à bâtir. Nous nous arrêtons deux fois, d’abord chez le boulanger du village pour acheter du puri, puis chez le charcutier pour y prendre quelques saucisses sèches. Et la voiture poursuit sa route pendant une vingtaine de minutes, montant la colline jusqu’à un panneau « Gordi » (depuis le gouvernement Sakachvili dans les années 2000, tous les panneaux géorgiens sont dotés d’une traduction en anglais). C’est ici qu’habite Kaplan, dans ce village, hameau ou lieu-dit, selon le nom qu’on préfèrera donner à la dizaine d’habitations qui se répartissent le flanc de la colline. Il faut encore passer un chemin de terre et une barrière pour arriver chez lui, dans ce grand jardin où s’élèvent sa maison, une vieille grange en bois, un mystérieux bâtiment bleu abandonné et une petite cabane aux odeurs qui ne trompent pas (les toilettes donc).

Il nous fait rentrer au rez-de-chaussée, dans une pièce qui s’avère cumuler les fonctions de salle de vie, de cuisine, de chambre à coucher et de buanderie.  Le mobilier est vieux et plus qu’usé, à l’exception d’une machine à laver flambant neuf qui trône dans un des coins. La précédente a sans doute rendu l’âme après de longues années de services, l’obligeant à faire l’investissement d’un modèle plus récent. L’eau et la fatigue qui suintent sur les parois rouillées semblent réserver le même sort à l’antique réfrigérateur près de la porte d’entrée. Quant au poste de télévision cathodique qui grésille à la moindre interférence, il est fort à parier que, pour lui aussi, les jours sont comptés.

Dans ce repaire de pirate mal éclairé où la lumière pénètre uniquement grâce aux trois lucarnes percées dans le béton, on y respire une atmosphère pesante de solitude. Ici, entre les murs gris de son domicile, les traits profonds et graves de la personnalité de notre hôte, restés jusqu’à présent intimement enfouis, se révèlent à nous. Ce qui nous avait échappé nous saute aux yeux. Sous sa casquette noire, Kaplan a des allures de clown triste, sa carrure imposante cache en trompe-l’œil l’immense faiblesse d’un homme seul. Sa femme est morte il y a quinze ans, le poussant à vivre avec sa mère jusqu’à ce qu’elle aussi disparaisse dix ans plus tard. Aujourd’hui, l’homme de 55 ans vit au rez-de-chaussée de sa maison, dans cette pièce étroite qui semble pourtant trop grande pour lui. Il a délaissé les deux chambres du premier étage qu’il n’utilise désormais plus que pour entreposer ses vieilles affaires, et plus rarement quand il a de la visite, comme aujourd’hui.

Kaplan nous invite à prendre place autour de la table qu’il prend soin de débarrasser et sur laquelle il dispose trois assiettes, des couverts, le pain et les saucisses sèches. Tel un capitaine surpris qui rassemble ses troupes, il cherche dans le réfrigérateur, sur les étagères, dans une corbeille, partout, tout ce qu’il peut trouver de comestible et de présentable pour compléter le déjeuner : un pot de légumes cuits, un bloc de fromage, une moutarde à l'ancienne (très ancienne), quelques kumquats verts, des chocolats, une bouteille de chacha formeront son butin, et le nôtre.

« Kushat’ ! Kushat’ ! Mangez ! Mangez ! » nous dit-il, avant de se lancer dans un ménage un peu gêné et un peu gênant. Kaplan demeure admirablement calme, silencieux, accomplissant chacune des tâches, avec méticulosité mais sans conviction, reproduisant des gestes automatiques, répétés chaque jour. Il allume le poste de télévision, replace l’antenne, passe un coup de balai rapide, remet un peu d’ordre, enfourne deux grosses bûches dans le poêle à bois près du lit, met en route le camping-gaz, remplit la casserole avec l’eau du tuyau d’arrosage qui coule continuellement dehors, finit de laver la vaisselle qui traine, puis revient près du poêle.

Nous l’assistons du regard, seule chose qu’il nous est autorisé de faire puisque Kaplan refuse le moindre coup de main. « Mangez, mangez » insiste-t-il. Mais nous ne mangerons pas, pas sans lui. Comprenant cela, il s’empresse de finir puis revient à la table, s’assoit, et partage les plats en prenant soin de se garder les morceaux les plus petits, officiellement parce qu’il n’a pas faim, officieusement parce que l’hospitalité géorgienne l’exige.

Il est très heureux aussi de nous servir notre premier verre de chacha, l’alcool typique du pays, que nous recroiserons (un peu trop) régulièrement sur les routes géorgiennes. Si la teneur, la couleur, l’odeur peuvent évoquer la vodka, il vaut mieux éviter la comparaison. « Ce n’est pas de la vodka » nous répondra-t-on, la vodka, c’est russe, c’est slave. Le chacha, c’est géorgien. A cette démarcation culturelle, clamée haut et fort, s’ajoute une différence technique que nous aurons quelques jours plus tard, en Kakhétie, le plaisir d’apprécier lorsque Zaza, un autre Géorgien, nous fera la démonstration d’une distillation traditionnelle dans son arrière-cour : le chacha est un alcool extrait de la peau du raisin et non, comme la vodka, de céréales ou de pommes de terre.

Après le déjeuner, Kaplan nous emmène voir les trésors naturels de la région, le canyon de Martvili ainsi qu’une cascade vertigineuse. En retournant à la voiture, nous passons près de la maison mystérieuse aux portes condamnées. Il ne faut pas être un génie pour en déduire qu’elle n’est plus habitée. Lorsque nous lui demandons ce qu’il s’est passé, Kaplan peine à donner une explication, demeure vague et balaye rapidement nos interrogations. Tout ce que nous parvenons à comprendre est que la maison aurait appartenu à son fils. Nous apprendrons plus tard que ce-dernier est quelque part, à l’étranger, sans vraiment savoir où.

Nous arrivons à l’entrée du canyon, là sont rassemblés une poignée de chauffeurs de taxi, attendant patiemment qu’un touriste se présente pour se jeter dessus, comme une meute se jette sur la curée. Ils saluent Kaplan, lui adressent quelques mots, le jalousent un peu d’avoir trouvé deux clients dans cet endroit quasiment déserté à cette époque de l’année. Fidèle à sa promesse, Kaplan se conduit comme un père bienveillant, attendant patiemment que nous finissons d’explorer le canyon et plein de tendres attentions à l’image de cette bouteille d’eau conservée au frais dans le coffre qu’il est fier de nous sortir après notre randonnée. Aujourd’hui est un jour atypique pour lui, il n’est pas vraiment Kaplan le chauffeur de taxi. D’ailleurs il ne le sera pas non plus demain, ni sans doute après-demain, ayant décidé de s’octroyer un long week-end de chômage. La conception du travail telle que nous l’avons déduite de nos rencontres géorgiennes peut laisser perplexe ou rêveur, selon que l’on adhère ou non à cette approche originale. Certains hommes ici nous affirmeront n’avoir aucun « travail », quand bien même ils gagnent leur vie grâce à la vente de leur production agricole ou viticole, ou par le biais d’autres occupations parfois très épuisantes. Mais dans la mesure où ces hommes œuvrent pour leur propre compte, sans patron ni servitude, il ne s’agit pas d’un « travail » à proprement parler, pas comme ceux-là de l’usine ou des gros commerces de la ville. Pour Kaplan, c’est un peu la même chose. Il aménage son emploi du temps comme bon lui semble, jouissant de son statut libre de chauffeur de taxi, et se limite à un nombre de courses et de clients suffisant pour le faire vivre et lui payer son pain (et ses saucisses et son fromage) quotidien.

Tandis que le soir se fait de plus en plus pressant, nous reprenons la route et rentrons chez Kaplan. Je constate que ce dernier est un adepte du klaxon, rarement pour signaler un danger, souvent pour saluer les copains qu’il croise, et écarter bœufs, vaches, chevaux, cochons, chèvres, poules ou chiens qui prennent un peu trop leurs aises sur la chaussée. J’évoque pendant le trajet la question délicate des provinces d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie. Ces deux territoires, à majorité russophone, ont depuis longtemps déclaré leur indépendance, et suite à l’intervention militaire géorgienne en 2008 pour récupérer ces provinces, la Russie s’en est mêlé avec toute la finesse qu’on peut lui connaître. Aujourd’hui la situation demeure toujours instable mais pour Kaplan la conclusion est simple : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie sont géorgiennes, et font partie du territoire de la Géorgie. Point. Il en profite au passage pour insulter la Russie et Poutine… en russe.

En arrivant chez lui, Kaplan allume le poêle, la télévision, le camping-gaz, et commence à cuisiner, refusant obstinément notre aide. Je remarque au-dessus du lit un plateau d’échecs colorié sur un bout de carton et je lui propose une partie, espérant ainsi le sortir de ses tâches ménagères et retarder le plus possible l’heure de se mettre à table. Il accepte, mais après le diner. Dommage, raté.

Au diner, il nous ressert le pain accompagné des saucisses et du fromage mais cette fois-ci l’ensemble est cuit, ce qui accentue terriblement le goût salé du fromage fondu (le sel est ici toujours utilisé comme conservateur naturelle pour certains aliments). Assoiffés, nous vidons nos verres, ce qui n’échappe pas à la vigilance de Kaplan, et ce dernier les remplit … de vin. Kaplan ne boit jamais d’alcool. Pour des raisons de santé, explique-t-il. Cependant, ce soir, il accepte volontiers un petit verre (un shooter en fait) de vin rosé maison, « pour nous ». Le geste est autant honorable qu’il s’accompagne, conformément à la tradition géorgienne, d’un toast prenant des airs de prière lourdement sincère : 

« Je vous souhaite un voyage heureux et sans encombre, que vous vous souveniez de moi, de mon hospitalité et de ma maison, et que partout où vous alliez, vous vous en souveniez et le racontiez. » Puis il remercie le Seigneur.

Le diner se poursuit, et nous continuons de discuter, et de boire un peu. Kaplan lève son verre une deuxième fois, désigne le portrait d’une vieille dame en noir et blanc au-dessus de la machine à laver : « Pour que nous nous souvenions à jamais de ceux qui nous ont quittés, comme ma mère ». Et il remercie le Seigneur.

La fin du dîner annonce l’heure de l’affrontement aux échecs. Je suis ravi de pouvoir me mesurer à Kaplan à un jeu que je connais plutôt bien. Lui me demande si je sais jouer, ce à quoi je réponds assez fièrement par l’affirmative. Mais à ma grande stupéfaction, Kaplan sort d’une petite boite à chaussure… des pions de dames. Je n’ai pas joué aux dames depuis presque quinze ans et je ne connais absolument pas les règles (sans compter qu’il existe apparemment plusieurs variantes). Sans surprise, je prends une belle raclée. Kaplan se tourne vers Andrea, et lui glisse en russe « En fait, il ne sait pas jouer ». Il n’en fallait pas plus pour bousculer mon orgueil. Les parties se suivent et leurs issues se ressemblent, mais petit à petit, à force de concentration, j’assimile un peu mieux les règles et les stratégies employées par mon adversaire. Finalement, je parviens à lui arracher une victoire, aussi précieuse qu’inespérée. Kaplan ne bronche plus, malgré un score largement à son avantage, il est quelque peu vexé. Encore une partie, et on en restera là. Il est l’heure maintenant d’aller se coucher.

Nous montons dans la seule chambre habitable du premier étage, une pièce froide qui n’a pas connu de présence humaine depuis longtemps, équipée de deux lits sur lesquels sont entassés un monticule de vieilles affaires. Derrière la porte, contre le mur, une carabine est posée.

Au petit matin, nous sommes réveillés par le bruit assourdissant d’une tronçonneuse. Kaplan découpe quelques bûches pour la journée qu’il vient placer ensuite à l’abri près du poêle. La pièce est déjà rempli d’une forte odeur qui nous est maintenant familière. Sur la table, le petit déjeuner est prêt : des saucisses, du pain et du fromage fondu. Décidément, Kaplan n’aime pas beaucoup le changement.

A la télévision, on passe Bambi doublé en langue russe, comme un symbole des ambitions de ce pays aspirant à l’Occident mais demeurant malgré tout sous l’influence du gigantesque voisin. Coincée dans le Caucase, entre l’Asie mineure, la Mer Noire et les terres russes, la Géorgie se rêve à incarner l’extrême limite orientale du continent Europe, auquel elle affirme appartenir.

Alors que le fromage salé commence quelque peu à écœurer nos estomacs, un grand bruit sec interrompt nos discussions matinales. Quelque chose est tombé. On tourne la tête, sauf Kaplan imperturbable. C’est une souris, nous dit-il calmement. Sous la table près du réchaud je découvre un mécanisme artisanal ingénieux. Une boite en bois sert de cage dans lequel un fil de fer enroulé autour d’une petite noisette maintient en équilibre un assommoir qui ne demande qu’à s’écrouler. Kaplan a pris soin de disposer sur le dessus du piège mortel trois lourdes pierres, histoire de ne jamais manquer son coup. Après un long moment, pressé par notre curiosité, il se lève finalement et se dirige vers la boite qu’il ouvre. Au fond gît le petit rongeur, immobile, écrasé, qui paye le prix de sa gourmandise en finissant en déjeuner pour le chien. Kaplan allume un feu pour stériliser la boite, puis remet en place la petite noisette, le fil de fer, l’assommoir et les pierres. Au suivant ! Au même moment, à la télévision, un coup de feu retentit. La mère de Bambi est assassinée.

Nous demandons à Kaplan s’il est possible de rallier Mestia et Ushguli, au coeur des montagnes de Svanetie, au nord, par la route de Tsageri. Selon lui, c’est impossible, à cause de la neige qui coupe la route dans la montagne. Il conseille de longer l’autoroute vers l’ouest, en direction de Zugdidi, puis prendre le bus. C’est un gros détour, mais la route sera praticable. Il propose de nous emmener jusqu’à Zugdidi, néanmoins nous ne souhaitons pas vraiment suivre les gros axes routiers. Il insiste fortement, autant par gentillesse que par intérêt, n’ayant malgré tout rien perdu de ses habitudes professionnelles, mais nous préférons rester sur notre plan initial. Kaplan nous conduira donc jusqu’à l’entrée de cette petite route de campagne, à Tsalktubo. Là-bas, nous lui offrirons quelques billets, de quoi largement couvrir les frais d’essence et son hospitalité, et lui ferons la promesse de lui envoyer les clichés de notre séjour chez lui. Tandis que nous le regarderons partir, une pensée me fait sourire : je suis devenu ami avec un chauffeur de taxi.               

 

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