L’horreur soviétique racontée par deux voyageurs lituaniens

 

 

Erika et Tadas ne sont pas beaucoup plus âgés. Tous deux avoisinent la quarantaine, ce qui certes ne correspond pas tout à fait à notre génération mais ne s’en éloigne pas tellement non plus. On pourrait facilement reconnaître en eux les traits de ces cousins éloignés ou de ces jeunes oncle et tante qui ont « backpacké » partout dans le monde pendant dix ans, en Europe, en Asie centrale et du Sud-Est, en Amérique centrale, au Kenya, avant finalement de s’établir et fonder une famille ici, dans la banlieue nord de Vilnius. Peut-être assistons-nous même à une projection de ce que sera notre vie dans quelques années, lorsque nous aussi nous aurons fini d’errer autour du globe.

Alors, lorsqu’au milieu du dîner ils évoquent avec beaucoup de détails certains souvenirs de l’ère communiste qu’ils ont pour la plupart eux-mêmes vécus, leurs témoignages revêtissent l’étrange réalité d’une époque pas si lointaine. Il y a dans leurs récits quelque chose de troublant. Pas tant parce que les histoires qu’ils nous racontent sont effroyables et révoltantes. A vrai dire, nous les connaissons déjà pour les avoir assidûment apprises à l’école ou lues dans les livres d’histoire. Mais parce que ce soir elles se révèlent sous un aspect humain qui nous fait prendre conscience du caractère relativement récent des évènements.

Lituanie

 

DES PENURIES EN ABONDANCE

A l’époque, la Lituanie faisait partie intégrante de l’Union soviétique et à ce titre subissait pleinement les joies d’une dictature nourrie par les dérives de l’idéologie communiste. Le gouvernement s’évertuait à lutter contre l’existence de toute forme de richesses privées, si bien que la population finissait par manquer de tout. De denrées alimentaires évidemment, et de libertés surtout.

Nos hôtes du soir nous décrivent les longues files d’attente qui inlassablement s’étiraient devant les commerces. On pouvait y attendre des heures, nous disent-ils, avec l’incertitude d’obtenir les marchandises qu’on était venu chercher. Les pénuries, ces « deficit » selon le terme employé par Erika, faisait partie du quotidien. On en riait même, à en croire les blagues de l’époque que nous rapporte Tadas :

« Un homme pénètre dans une boutique mais les étagères y sont entièrement vides. Il rentre alors chez un second vendeur mais cette-fois le magasin est encore plus vide que le premier, ne disposant pas même d’étagère au mur. Il en ressort et conclut qu’il s’agissait d’un vendeur d’étagères ».

Erika nous explique aussi que, lorsqu’après plusieurs heures d’attente son tour arrivait enfin, on achetait n’importe quoi qui restait, des casseroles, des outils ou des objets sans intérêts, avec l’espoir qu’ils pourraient servir plus tard et surtout être troqués contre d’autres denrées.

Elle se souvient également qu’on était autorisé à un seul kilogramme de sucre par personne. Alors, quand l’été et la saison des confitures approchaient, toute la famille était mise à contribution, y compris les parents, grands-parents et arrières grands-parents. Tout le monde venait s’ajouter à une file qui déjà n’en finissait pas, afin de récolter la plus grosse quantité d’ingrédients.

 

USSR map
Contrairement aux républiques d'Europe Centrale, les Pays Baltes ont été pleinement absorbés dans l'Union Soviétique.

 

FAMINES ET DEPORTATIONS

Le couple aborde avec beaucoup plus de gravité les crimes atroces commis sous les ordres de Moscou. Ils racontent qu’en Ukraine et en Biélorussie, les soviétiques craignaient que les habitants puissent se rebeller. Les gouvernements organisèrent alors une famine sur tout le territoire afin d’affaiblir les populations et les rendre plus dociles.

Puis, ils nous parlent des grandes déportations vers la Sibérie, qu’ils n’ont pas connus eux-mêmes, reconnaissant avoir eu la chance de naître à la fin de l’ère soviétique quand le régime commençait à tanguer. « Mais mes grands-parents ont été déportés » explique Tadas. « Moi, ce sont mes parents », ajoute Erika qui est plus âgée d’une dizaine d’années. Nous entendrons, quelques jours plus tard, le même discours de la bouche d’Ilona, une architecte qui vit à Šiauliai et dont le père a été expulsé de force vers les déserts de la Russie. « Je suis né d’ailleurs en Sibérie », nous dira-t-elle. Chacun nous raconte les détails qu’il a retenu des témoignages de leurs aînés.

Des familles entières étaient entassées dans des trains de bétail pour un trajet qui durait des semaines. Les conditions étaient épouvantables et inhumaines. On n’offrait aux déportés qu’un grand tonneau d’eau qu’il fallait se partager par wagon. Les plus fragiles succombaient, et leurs corps étaient débarqués lors des rares arrêts, souvent plusieurs jours après leur mort.

Parfois, le train ne pouvant aller plus loin, il fallait finir le voyage à pied à travers le cœur glacé de l’empire soviétique. Une fois arrivés, les déportés avaient pour ordre de travailler dans les kolkhozes et surtout de peupler des régions naturellement désertes et hostiles. S’enfuir pour revenir vivre dans son village était trop risqué et surtout peine perdue. Dans les Pays Baltes, par exemple, les soviétiques avaient établi des registres où chaque nom devait être répertorié pour pouvoir obtenir un travail et un logement. Sans toit ni pain, la fuite devenait fatale.

Deportation Sibérie
Lors des premières déportations des peuples baltes vers la Sibérie.

 

Les gens ne parlaient pas entre eux, ici, en Lituanie, conclut Erika. On ne comprenait pas que tout le monde vivait le même calvaire. C’est seulement à la fin, quand le régime a commencé à basculer, que les habitants se sont rendus compte de ce qui se passait vraiment, du malheur qu’on leur faisait subir, non seulement à eux mais également aux voisins et au pays entier.

L’unique aspect positif que nos hôtes retiennent de l’occupation, c’est de pouvoir aujourd’hui maîtriser le russe, une langue bien utile quand on voyage en Asie centrale notamment. Pour le reste, partout ici on exècre la Russie autant qu’on la craint. Les territoires des Pays Baltes sont stratégiques et les minorités russophones qui vivent dans les pays pourraient facilement servir de prétexte à Poutine pour entreprendre une annexion. D’ailleurs, Tadas nous confie avoir songé, au moment de la crise en Crimée en 2014, « à prendre les enfants et partir en Europe de l’Ouest ».             

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