Petronella, notre grand-mère "sorcière" de Suède

La petite ville suédoise de Båstad est assurément connue des amateurs de tennis, au moins de nom, en raison du tournoi qui s’y déroule tous les ans et qui voit s’affronter quelques belles têtes d’affiche. Cette année justement, l’open et toutes les festivités qui l’accompagnent ont lieu la quinzaine même où nous décidons de nous y arrêter. Cependant, ni Caroline ni moi ne sommes de fervents adeptes du tennis, et à vrai dire les raisons exactes qui nous ont poussés à faire étape à Båstad sont à chercher plutôt sur le terrain du hasard que sur la terre battue. Il s’agit d’une des rares villes mentionnées sur l’unique carte routière que nous avons emportée dans notre sac et qui est supposée donc, avec son échelle extrêmement réduite couvrant des territoires s’étalant du Danemark jusqu’au Cap Nord, nous guider durant tout notre périple scandinave. Bien sûr, nous aurions pu (et sans doute dû) nous épargner la peine d’un voyage aux repères imprécis, et dégoter un jeu de cartes bien plus détaillées, mais il faut admettre que nous étions, au moins au départ, plutôt satisfaits de cette astuce économique en termes de poids et de budget. Et quand on s’apprête à porter son sac à dos à longueur de journée, il ne faut jamais négliger la moindre économie, si infime soit-elle, quitte à en payer le prix plus tard en s’aventurant sur les routes presque à l’aveugle et en tombant sur des villes en toute ignorance de ce que l’on peut y trouver. Comme à Båstad, en l’occurrence.

En arrivant, le caractère touristique de la ville interpelle forcément. Båstad est une riche station balnéaire dont le prestige ne passe pas inaperçu, une version suédoise de Saint-Tropez ou Ibiza, avec ses yachts amarrés, ses cocktails de champagne et ses blonds vacanciers à la raie (des cheveux) bien soulignée. A la différence près qu’ici la température de l’eau dépasse difficilement les 12 degrés et on se déplace en Volvo.      

Nul doute que le luxe qui règne dans la ville peut en fasciner plus d’un. En ce qui nous concerne, il nous inquiète plutôt car compromet fortement nos recherches de simplicité et, disons-le, d’authenticité. Certes l’argent n’a pas d’odeur mais dans ce genre de situations il a quand même un vilain goût de rappeler avec insistance le fossé qui existe entre toi, le voyageur qui débarque en auto-stop, et eux, membres d’un club duquel tu ne fais visiblement et olfactivement pas partie. Sans surprise la rencontre avec les « locaux » s’annonce compliquée, la plupart d’entre eux étant des vacanciers profitant de l’été dans leur résidence secondaire. A Båstad, la générosité et l’ouverture d’esprit du Suédois s’arrêtent gentiment devant la cloison de sa piscine privée et de ses rosiers manucurés. Les belles demeures se succèdent donc, avec les mêmes tentatives d’approche, la même incompréhension gênée, et finalement les mêmes refus courtois. Néanmoins, il n’y a rien là qui suffirait à décourager nos deux âmes aguerris, et une fois de plus notre persévérance portera ses fruits.           

Assise sur un tabouret, Petronella tourne le dos à la rue et à la ville toute entière. Elle arbore, dans son jean délavé et son t-shirt usé, un style singulier mais sincère qui tranche avec la gloriole des autres habitants que nous avons rencontrés jusqu’à présent. L’ensemble lui donne un côté marginal dont elle semble se satisfaire, sinon se complaire, celui d’une surprenante sorcière dans un monde artificiellement enchanté. Agitant machinalement un long rouleau blanc, elle repeint seule, avec la patience caractéristique du retraité, la façade de sa maison. Vu d’ici, il m’est difficile de lui attribuer un âge précis, tant son apparence générale semble trop jeune pour dépasser les soixante ans, tant ses cheveux gris (éclaboussés de peinture blanche), son visage marqué et ses grosses lunettes rondes ne plaident guère en faveur de la simple cinquantaine.

Caroline et moi restons à l’observer par-dessus les haies, sans oser la déranger. Nous hésitons, troublés par la simplicité qu’elle dégage, aux antipodes du superflu ambiant. Il est cruel de constater à quel point notre nature humaine peut nous faire douter de ce qui sort des normes et nous rend suspicieux vis-à-vis de ceux qui sont différents. Alors qu’en réalité, cette dame aux traits fatigués nous est certainement bien plus semblables que quiconque ici.

Au son de notre appel, elle pivote tel un automate sur son tabouret, penche la tête et se met à nous examiner par-dessus ses lunettes. Puis, avec une sérénité naturelle et sans poser de question, elle nous invite à rentrer par le petit portail qui mène à son jardin et à choisir nous-même l’emplacement pour planter notre tente.

Nous resterons quatre jours chez Petronella, quatre jours pendant lesquels nous apprenons beaucoup de sa personnalité, de sa vie à Båstad, de la Suède en général. Nous y faisons la connaissance de Mirko, son vieux chien au long poil noir grisonnant qui, fort de sa vie de vétéran, ne s’étonne plus de rien. Sa maîtresse nous explique qu’il a été attaqué, il y a plusieurs mois, par le molosse du coin qui avait décidé de lui faire la peau. Même si Mirko a survécu de ce qu’on nous décrit comme un combat féroce, il en a gardé quelques lourdes séquelles. Désormais il se traine pour avancer, boitant d’une patte, et on doit le pousser à grand coup de pied dans l’arrière-train pour lui faire dévaler les quelques marches des entrées de la maison. Cela donne d’ailleurs régulièrement lieu à des scènes burlesques où le gros Mirko reste immobile, apeuré, en haut des deux ou trois marches qui donnent sur le jardin, criant, chouinant, pour réclamer le coup de pied libérateur qui le fera rouler jusqu’en bas. Etrangement, pour monter les marches, il y arrive encore très bien tout seul.          

L’animal coule maintenant des jours paisibles affalé sur le gazon épais, avec pour seul souci de devoir fréquemment se replacer dans l’ombre mobile de l’arbre sous lequel il est abrité. Comme beaucoup de canidés de sa taille et de son âge, il n’aboie pas ou plus, mais il pousse lors de ses interminables siestes des râles de soupir qui, il faut l’avouer, sont bien plus inquiétants. Mirko est ainsi passé d’une vie de chien à une vie de pacha.

Petronella évoque aussi régulièrement ses deux fils, dont le cadet, Tobias, se mariera prochainement. Elle rêve déjà des heures qu’elle passera dans sa salle de couture à confectionner la robe de sa future belle-fille. Mais en attendant, elle est déjà très heureuse, pas uniquement de l’évènement mais surtout parce que les amoureux s’apprêtent à revenir d’Angleterre, où ils vivaient jusqu’alors, et elle pourra les voir plus souvent. Elle nous montre ravie les cinq gigantesques caisses en bois en provenance de Grande-Bretagne qu’elle vient tout juste de recevoir. Ce sont leurs affaires, qu’ils ont envoyées par la poste et que Petronella est chargée d’entreposer dans son garage.

Nous nous sentons ici comme des enfants en vacances chez leur grand-mère, et essayons de nous rendre aussi utiles que possible, bien qu’il faille souvent mener une lutte acharnée avant que Petronella accepte le moindre coup de main. Caroline l’aide, avec toute la bonne volonté (ou maladresse) qui la caractérise, à repeindre la maison, pendant que je m’occupe du jardin. Nous mettons tant d’ardeur, et de bonheur, à l’ouvrage que Petronella en semble presque gênée. Pour nous, c’est au contraire la plus infime expression de notre reconnaissance, qui nous procurent en même temps les plus grandes joies et les plus sincères anecdotes de notre voyage.

Quelque fois, plongé dans ses parterres, arrachant les mauvaises herbes, j’entends notre grand-mère s’écrier, avec beaucoup de malice et dans un anglais maîtrisé, « Chris, le roi ne viendra pas aujourd’hui ! », une façon merveilleuse de me dire que le jardin n’a pas besoin d’être parfait. Peu importe, il faut bien mettre un peu la main verte à la pâte, au moins pour faire honneur à la reine des lieux. Notre enthousiasme d’ailleurs ne passe guère inaperçu dans le quartier. Une fois, nous croisons le voisin, un de ceux qui nous avaient gentiment refoulés, qui nous lance en riant « Alors ? On travaille pour payer son logement ? ». Une autre fois, c’est une voiture qui s’arrête et me demande combien je prends de l’heure. C’est flatteur mais tristement révélateur de la mentalité du voisinage.

Nos journées sont rythmées par les rires de notre hôte, venant rompre quelque peu la monotonie qui parfois s’installe trop longtemps dans la maison. Lorsque nous ne sommes pas à œuvrer à nos tâches respectives, nous partons flâner le long de la plage, ou dans le centre-ville agité en compagnie de Mirko qui se traine. Et toujours, quand survient le soir, nous nous installons sur la terrasse et discutons pendant des heures, buvant notre tisane et échangeant sur nos voyages, nos expériences, nos cultures. Nos conversations peuvent sembler banales tant elles tournent parfois autour de sujets trivaux, de nos habitudes de petit-déjeuner dans nos pays respectifs, des spécialités culinaires, ou des différences de prix d’une pint de bière (la nourriture étant en effet un sujet universel, récurrent, inépuisable et délicieux) ; mais pour nous trois elles prennent une tout autre valeur dont nous nous sentons enrichis.

Les bougies placées sur la table peinent à éclairer correctement l’espace pourtant étroit de la véranda. Par moment, les lueurs dansantes lui donnent des airs de cachette ensorcelée. Petronella se plait d’ailleurs dans le rôle principal de mystique maitresse des lieux, elle qui dispose fièrement d’une large panoplie de vieilles recettes et potions en tout genre. Tout au long de notre séjour, elle nous fait ainsi l’honneur de partager le secret de quelques-unes de ses formules miracles, ce genre d’astuces qui font passer les meilleurs trucs de nos grand-mères pour des plaisanteries attrapes-touristes. Le premier jour, elle nous prépare avec bonheur des bassines d’eau chaude pour nos pieds meurtris par les longues marches, dans lesquelles elle verse généreusement du Sopa, un produit chimique qui de façon inquiétante ressemble quand même plus à une marque bon marché d’eau de Javel qu’à un savon apaisant. Plus tard, ce sont les cheveux de Caroline qui ont bien besoin d’un coup de savon, les heures de labeur pouvant facilement se compter à la quantité de peinture qui s’y est logée. Mais là encore, Petronella nous sort une solution insoupçonnée, un petit shampoing à base d’huile d’olive et le tour est joué.

Cependant, le véritable atout de ses talents se nomme Gurkmeja, une épice ocre dont le nom et l’odeur nous évoquent immédiatement des territoires reculés d’Inde ou un remède ancestral d’Amérique du Sud. Elle le parsème littéralement sur tout et à chaque repas : sur les tartines au miel, dans les soupes du soir, dans les salades fraiches, sur les tranches de fromage suédois… Même ce bon vieux Mirko voit sa gamelle recouverte d’une fine poudre d’or. Elle nous en parle avec passion et maîtrise parfaitement son sujet. Nous l’écoutons avec attention et un peu de défiance, doutons un peu de ses propos, lui posons quelques questions pièges qu’elle désamorce toujours par une réponse fondée. Elle nous explique ainsi, articles de magazines à l’appui, que des expériences sur des lombrics ont démontré les bienfaits du Gurkmeja pour la longévité, la lutte contre l’ostéoporose, et même la repousse des cheveux. Elle nous confie également avoir souffert de maladies graves, et elle en est persuadée : le Gurkmeja l’a aidée à les vaincre. Nous essayons donc par curiosité et finissons, nous aussi, par adopter le Gurkmeja, néanmoins plus pour son goût que pour ses vertus (prétendues) thérapeutiques.

Ces quatre jours sont devenus incontestablement les plus marquants de notre voyage dans le sud de la Scandinavie. Malheureusement, bientôt arrive le temps de reprendre la route. Avant de quitter notre hôte, nous partageons avec elle une soupe de pois chiches, plat que les Suédois mangeraient traditionnellement le mardi. C’est en tout cas les explications qu’elle nous donne, qu’on se permettra de douter puisqu’aujourd’hui nous sommes lundi. Tout en dégustant ce dernier repas, Petronella nous écrit sur un bout de papier qui traine la recette des Negerbullars, une spécialité du pays qui laissera d’impérissables souvenirs à nos estomacs. Il s’agit d’une boulette de sucre, de beurre, de chocolat, de flocons d’avoine et de cholestérol, la vraie difficulté ne résidant donc pas tant dans sa préparation que dans sa dégustation.

C’est aussi lors de ce dernier moment de communion que Petronella nous avoue réfléchir à un projet que notre visite inattendue lui aurait inspiré : elle envisage de transformer sa maison en guesthouse. C’est là le plus beau cadeau d’adieu que pouvons recevoir, et c’est donc les larmes aux yeux mais le cœur plein de souvenirs que nous quittons Petronelle, avec toutefois la ferme promesse de revenir un jour.

Quelques temps plus tard, nous découvrirons au rayon épice d’un supermarché que le Gurkmeja n’est en fait rien d’autre que le nom suédois… du curcuma. Il y aura dans cette découverte à la fois l’amère déception du secret du magicien révélé et la facétieuse conclusion d’une farce involontaire. Comme un dernier clin d’œil de notre malicieuse grand-mère.