Pourquoi voyager en auto-stop ?

 

Voilà une question d’apparence peu complexe qu’on serait tenté de balayer d’une réponse simple, naturelle et toute trouvée : « pour voyager gratuitement ! ». En effet, et ceux qui pensaient lire ici un scoop vont être déçus, l’atout majeur de l’autostop réside dans sa gratuité. C’est d’ailleurs ce qui en fait probablement le meilleur moyen pour réduire ses dépenses de transport et préserver son budget, ce dernier point étant une obsession frénétique chez le voyageur qui traduira « voyager moins cher » par « voyager plus loin et plus longtemps ».

Essayons néanmoins de dépasser le stéréotype du backpacker sans un sou qui, en dépit de sa situation financière délicate, poursuit coûte que coûte (et sans coût) son rêve d’explorer le monde armé de son pouce en l’air et d’un carton recyclé en guise de pancarte, et intéressons-nous plutôt aux nombreux autres avantages que présente cette pratique, qui constituent autant de raisons valables pour lesquelles l’auto-stop devrait être perçu comme un moyen de transport à privilégier, non seulement pour le  globe-trotteur mais pour l’humain en général. Oui, rien que ça.

 

 

L’assurance de vivre une aventure unique

L’auto-stoppeur (ou le pouceux comme disent joliment nos amis du Québec) bénéficie d’un privilège sur ses camarades voyageurs, celui de ne jamais être sûr de rien. Pas sûr de l’heure à laquelle il arrivera à destination. Pas sûr d’ailleurs s’il arrivera à destination. Pas sûr des sentiers qu’il empruntera, ni des personnes qu’il rencontrera. Pas sûr de ne pas changer ses plans pour suivre ce routier turc, iranien ou péruvien, ou faire confiance aux conseils avisés de ce chauffeur local qui connaît bien la région, pas sûr de ne pas passer la nuit chez untel qui lui aura offert le couvert, ou de ne pas se voir embarqué par tel autre qui l’emmènera à la pêche en mer, au barbecue familial, ou les deux. Pas sûr non plus de ne pas devenir une aide salvatrice quand il s’agira de changer la roue crevée ou de mettre les mains dans le moteur fumant.

Il s’agit là d’une instabilité qui se révèle un surprenant avantage. D’abord, parce que quand on ne s’attend à rien, on est rarement déçu. Ensuite, parce que de cette incertitude naît une certitude, celle de vivre une aventure (qui plus est, sans débourser un penny de roupie indienne).

Pourquoi s’évertuer à faire du stop, lorsqu’il existe des bus et des trains ? me demande-t-on souvent. La réponse est facile et peut se résumer en une comparaison aux traits à peine exagérés et véritablement révélateurs.

Si je prends le bus, je n’ai tristement rien à raconter et je conclurais sobrement « j’ai pris le bus ». Point. C’est tout. Rien d’autre. Nada. A la rigueur, si je suis chanceux ou malchanceux, c’est selon, je pourrais m’attarder sur les épisodes les plus « épiques » du trajet : ce grand-père au ronflement à dormir en soute, ces enfants qui braillent à l’arrière, le manque de climatisation, l’excès de climatisation, les nausées dans les virages à cause du chauffeur qui conduit mal, ou trop vite, l’arrivée en retard, en avance, et d’autres détails de confort qui feront que ce voyage en bus diffère quelque peu d’un autre, sans jamais cependant mériter qu’on s’y attarde plus longuement. En clair, montez deux fois à bord du même autocar, et il est fort à parier que vous vivrez deux fois la même chose.

Ce qui est loin d’être le cas de l’auto-stoppeur. Sans aller, je l’admets, jusqu’à vivre l’Odyssée d’Homère entre chaque aire d’autoroute, lever le pouce lui ouvrira la portière d’une aventure unique, faite de rencontres en tout genre et de péripéties mémorables. Et ceci, même (et surtout !) lorsque ça ne tourne pas comme il aurait pu l’espérer.

 

 

Une histoire de rencontre

Certains pourraient considérer l’auto-stop comme une activité pratiquée essentiellement par les marginaux, les hippies, devenus hipsters selon les règles de l’évolution darwinienne (ou pas), les asociaux. Pire, certains pourraient considérer l’auto-stoppeur comme une personne qui profite, une sorte de parasite de l’asphalte, un assisté des entrées d’autoroute, qui vivrait sur les réserves des réservoirs des autres. Penser ainsi c’est refuser de croire qu’on gagne à aider, c’est oublier qu’un acte généreux en appelle d’autres, et c’est nier que l’auto-stop est avant tout une histoire de rencontre.

Une rencontre spontanée entre deux inconnus qui s’ignorent mais qui partagent dès le départ la même volonté de se connaître le temps d’un trajet. Une rencontre entre deux voyageurs, l’un voyageant grâce au véhicule de l’autre, l’autre voyageant au travers des récits de l’un.

On aurait donc tort de croire que l’auto-stop ne profite qu’au passager, jamais au conducteur, sinon alors pourquoi ce dernier s’arrêterait-il ? Les raisons sont légions et souvent personnelles : parce que j’ai moi-même beaucoup baroudé, parce que j’ai fait le tour de l’Inde il y a deux ans, parce que j’aime rencontrer des étrangers, parce que je n’en sais rien, parce que le trajet est long tout seul, parce que j’aime ce type d’expérience, parce que c’est ma culture, parce que mon fils voyage de la même manière, parce que vous aviez une bonne bouille, parce que vous m’intriguiez, parce que ça me change de mon quotidien, parce que j’aime les voyages, parce que je suis un dangereux criminel, parce que j’adore faire ce type de blagues aux inconnus, parce que…

L’auto-stop n’est, pour ainsi dire, jamais une voie à sens unique. Il s’agit sobrement d’une pratique dans laquelle l’échange n’est dicté non pas par quelque transaction ou intérêt économique, mais bien par le simple plaisir d’aider et de se faire aider. Une anomalie peut-être, dans nos sociétés où le « client est roi » et où « l’autre » est trop souvent perçu comme un danger potentiel plutôt qu’un ami en devenir.

 

 

Le voyage par les locaux, loin des sentiers battus

Lorsqu’on part à la découverte d’un nouveau pays, de nouveaux paysages et de nouvelles cultures, on ne peut négliger la rencontre avec ceux-là même qui appartiennent à ce pays, qui sont les gardiens de ces paysages et les héritiers de ces cultures. Or, les hôtels, taxis et autres tuk-tuks collectifs offrent trop rarement l’opportunité d’un vrai partage avec les populations locales (l’excursion organisée dans le village « typique » ne compte évidemment pas, n’ayant bien souvent de typique que la description au dos du dépliant).

L’auto-stop constitue alors une formidable alternative pour s’extirper de ces sentiers battus tracés par l’industrie du tourisme, voire carrément d’explorer des zones reculées à la rencontre des habitants et de leur quotidien, là-bas où aucune connexion de bus ne t’emmènera jamais. Car c’est aussi un autre grand avantage dont jouit l’auto-stoppeur, celui de rester libre d’aller où bon lui semble, tant qu’il y a des hommes et un chemin pour l’y emmener.

Faire le pitre sur le bas-côté, aborder les conducteurs avec ton plus beau sourire, feindre de leur demander ta route selon la bonne vieille technique du « oh vous y allez aussi ? » sont autant de moyens d’établir en même temps un premier contact avec les locaux, lesquels avec un peu de chance satisferont ta demande, et leur curiosité, en t’aidant d’une manière ou d’une autre. Les minutes, les heures (ou les jours ?) que tu passeras en leur compagnie t’apprendront beaucoup et resteront des moments uniques dans ton voyage. Car l’auto-stop c’est également cela, un prétexte pour vivre un instant authentique parmi les locaux. Certes, ça ne suffira pas pour que ces derniers te considèrent autrement que ce que tu es, un chanceux qui voyage, mais nul doute qu’ils sauront te différencier de ces autres touristes venus visiter leur pays, à défaut de le vivre.

« Et l’économie locale ? » me rétorquera-t-on. Justement, nul ne soutient plus l’économie locale qu’un auto-stoppeur qui, touché par la gentillesse et la générosité désintéressées des habitants, saura les remercier à sa manière ou à coup de devises locales, s’assurant en même temps que le fruit du mérite revienne à ces samaritains de l’ombre au lieu de se perdre dans quelques réseaux mafieux ou les poches de gros entrepreneurs. L’auto-stop cesse aisément d’être gratuit pour devenir éthique.

 

 

Des leçons de vie

L’auto-stop, c’est savoir à tout moment s’en sortir avec rien, en s’appuyant sur ce dont on dispose de plus simple : soi-même, et un pouce. Il apprend à s’adapter, à improviser, tel MacGyver avec un fil de fer rouillé, à exploiter ses plus grandes richesses non marchandes pour en faire un titre de transport : son sourire, sa bonne humeur, sa compagnie, ses histoires insolites, son expérience, sa curiosité et tout ce qu’on a d’autre à offrir.

Il regroupe bon nombre des qualités qu’exige et qu’inculque le voyage en général, de l’ouverture à l’autre à la débrouillardise, en passant par la capacité à s’adapter, à sociabiliser, la force mentale, la force physique, l’indépendance, ou l’intérêt pour l’inconnu. A cet égard, il n’est pas rare que ce moyen de transport se révèle plein d’enseignements, mettant en exergue les capacités réelles de celui qui le pratique, ou au moins lui offrant l’occasion d’une réflexion sur les autres, et donc sur lui-même.

Dépourvu du confort du bus ou du train dans lesquels d’autres s’assoupiront à sa place, l’auto-stoppeur se confronte volontairement au brassage culturel et à la diversité des hommes, au gré des véhicules qui s’arrêtent, des Ferrari jantes chromées, des Renault 105 ou des tracteurs agricoles. A la loterie des chauffeurs, il considérera qu’il n’y a jamais de numéro perdant tant il saura se nourrir des histoires et des discussions de ses hôtes du jour, s’inspirera de leurs expériences variées, qui le pousseront inéluctablement à penser que c’est en voyageant gratuitement qu’on s’enrichit finalement le plus.

Pour ma part, l’auto-stop m’a beaucoup enseigné et souvent ouvert les yeux sur ma propre condition, comme ce jour-là en Suède, alors que je cherchais, coincé entre deux bretelles d’autoroute, à rejoindre la Laponie finlandaise, par un mois de février glacial et enneigé, et que le crépuscule des 16 heures n’allait pas tarder à nous surprendre, moi et ma solitude. Oui, tendre le pouce, c’est aussi aimer les défis. Fort de mon expérience et confiant dans l’ouverture d’esprit légendaire du Scandinave, je n’imaginais pas que trouver un chauffeur bienveillant s’annoncerait si difficile. Aucune voiture ne s’arrêtait – et pourtant ce ne sont pas les conducteurs de Volvo qui manquaient-, aucun regard, aucun sourire de réconfort, aucune pitié de me voir grelotter dans le froid hivernal. On m’offrait pour seul manteau de l’indifférence derrière un barre-prise. J’ai changé de lieu autant que possible, changé de méthodes, fait l’étalage de toutes les techniques qui habituellement fonctionnent, sauf cette fois-là. Puis, après plusieurs heures, j’ai compris, et ce fut une découverte terrible qui m’aurait fait froid dans le dos si celui-ci n’était pas déjà gelé. Ces gens avaient peur de moi, tout simplement. Je n’avais pourtant rien de terrifiant, enfin je ne pense pas, mais ils étaient terrifiés.

Ce jour-là j’ai appris ce qu’était la défiance de l’autre quand l’autre c’est toi, ce sentiment jusqu’alors inconnu de comprendre que tu n’es pas le bienvenu, qu’on ne t’aidera pas, et qu’il est préférable que tu partes. A cette époque, les journaux et les télévisions relayaient continuellement les images de ces colonnes de migrants refoulés au porte de l’Europe, à qui on offrait pour seul manteau de l’indifférence derrière un grillage frontalier. J’y songeais sans cesse (il faut dire que j’avais le temps de cogiter) tout en gardant le pouce tendu, et j’en concluais que l’analogie n’était pas pertinente, parce que, moi, j’avais un passeport français, de l’argent, et largement de quoi m’en sortir. Et ça faisait froid dans le dos, quand bien même il était déjà gelé.

 

 

S’extirper de sa zone de confort©

Tentons de conclure sur une note légèrement plus plaisante, en évoquant un dernier aspect de l’auto-stop qui fera sourire les initiés et vexera peut-être les profanes.

Dans l’imaginaire collectif -de ceux qui n’ont jamais levé le petit pouce-, l’auto-stop est souvent associé aux mauvaises rencontres, aux meurtres en bord de route et autres réjouissances dont on se passerait bien en voyage. Voilà donc une chance pour l’auto-stoppeur qui, chaque fois qu’il se lancera dans le récit de ses aventures, se verra gratifier de remarques flatteuses fusant de l’assemblée, impressionnée. « Tu es courageux », « moi je n’oserai pas », « je t’admire », « tu n’as jamais eu peur ? », « tu n’as pas rencontré de gens bizarres ? », « chapeau bas»… Tous ces mots et adjectifs qui, il faut l’avouer, se font plus rares à la descente d’un taxi ou au sortir d’une gare.

L’ignorance et les préjugés suffiront donc à faire passer l’autostoppeur le plus nul pour un être doué de bravoure, qui ne craint ni de croiser Jack l’Eventreur au volant de son pick-up gris métallisé, ni les bandits de grands chemins départementaux. C’est qu’il en faut du courage pour s’enfoncer dans le siège passager et se laisser conduire jusqu’à destination, ou presque, par un chauffeur bénévole.

En vérité, ces regards négatifs sur l’auto-stop sont le reflet d’une réaction plus générale, naturelle, celle de la peur de l’inconnu – peur qui persistera jusqu’à ce que justement on se retrouve confronté à ce dont on redoute, c’est-à-dire jusqu’à ce que le méconnu devienne connu. Toute personne y ayant goûté une fois dans sa vie le confirmera : le stop est une expérience formidable qu’elle regrette rarement et se plait à reproduire.

Alors, l’auto-stop est-il dangereux ? Eh bien, tout dépend. Plus dangereux que de rester allongé dans son canapé à regarder les documentaires animaliers d’Arte ? Oui, sans doute. Plus dangereux que de louer un scooter pour remonter tout le Vietnam ? que de prendre un bus miteux en Colombie ? que de partir en trek organisé à travers la savane africaine ? que l’ennui d’une salle de bain dans un hôtel de luxe à Nice? Pas sûr. L’auto-stop n’est évidemment pas dénué de dangers, il demeure une forme de voyage, et comme tout voyage, il s’accompagne d’inconvénients et de risques que néanmoins bien souvent l’instinct naturel du voyageur suffira à détecter et, donc, surpasser.

Bon nombre de backpackers, de tour-du-mondistes, de « voyageurs pas touristes » continuent de redouter l’autostop (quand bien même ils ne craignent guère de barouder aux quatre coins du globe) prétextant que ce n’est pas pour eux, qu’ils ont des économies ou, pour les plus honnêtes, qu’ils manquent de courage pour se lancer. Le seul courage dont l’auto-stoppeur a su faire preuve, c’est uniquement celui d’avoir un jour fait signe à un étranger de s’arrêter, et par ce geste pris un aller simple hors de sa « zone de confort », fameux concept à la mode qu’on nous ressert un peu trop souvent à chaque ligne de paragraphe moralisateur – comme celui-ci. Il faut néanmoins le reconnaître, acheter un billet de bus ou d’avion, héler un taxi, un tuk-tuk, ou louer son scooter ne sont pas forcément les meilleurs moyens de s’extirper de ses habitudes et se confronter à la peur de l’inconnu.

Soyons donc fiers, nous autres auto-stoppeurs, d’appartenir à cette communauté de voyageurs qui n’hésitons pas à préférer la difficulté de l’aventure incertaine à la facilité des transports bien organisés, de choisir d’être un humain à rencontrer plutôt qu’un client à amadouer. Soyons heureux de rappeler que le stop ce n’est pas juste un truc de radins, et qu’au contraire l’exercice apporte bien plus que la seule gratuité d’un trajet. Soyons ravis de tendre une main pleine d’expérience aux autres voyageurs encore indécis, pour qu’à leur tour, ils se surprennent à tendre le pouce.

Parce que c’est ça aussi, l’auto-stop.

 

 

Et le mot de la fin revient à Woody Allen :

« Une auto-stoppeuse est une jeune femme, généralement jolie et court vêtue, qui se trouve sur votre route quand vous êtes avec votre femme ».

Alors, convaincu(e) ? L’auto-stop, ça te tente mais tu ne sais pas vraiment comment t’y prendre ?  Reste dans le coin, et bientôt nous te filerons quelques tuyaux et astuces pour bien lever le pouce !

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