Notre premier bateau-stop

 

Notre dévolu s’est jeté sur le port de Nazare. Situé au sud de la petite bourgade balnéaire, à l’extérieur du centre touristique agité et loin des plages de sable fin, il offre sur le papier un cadre idéal et serein pour lancer nos recherches. Surtout, il est bordé d’une épaisse forêt où nous pourrions facilement camper le soir si la chance venait à nous bouder plusieurs jours. Nous partons confiants. Le plan est bien établi, on ne peut espérer meilleur terrain pour l’exécuter.

C’était sans compter sur Fernando. Ce portugais de 61 ans, au ventre proéminent et à la dentition « en attente des prothèses qui devraient arriver en fin de semaine », arrête sa vieille camionnette à notre hauteur. Il parle un anglais impeccable, quoique fatigué. Chaque bout de phrase est suivi d’un râle nasal pénible, comme si converser dans la langue de Shakespeare lui exigeait un effort colossal et une solide persévérance. Pourtant, Fernando aime bien parler. Très vite, nous éprouvons une profonde sympathie pour notre chauffeur à mesure que celui-ci évoque les épisodes de sa propre histoire.  Seul, veuf, il vit désormais dans un deux pièces sur la colline, et n’a pour véritable compagnie qu’un couple de caniches, deux perruches, et parfois sa fille qui lui rend visite. La belle ferme touristique qu’il avait aménagée, il l’a perdue en même temps qu’il a perdu sa femme. Néanmoins, malgré la triste mine qu’il affiche continuellement, Fernando ne se laisse pas abattre. Il s’est trouvé une nouvelle source de revenu en revendant les composants de vieilles voitures qu’il trouve ça et là, et vit une seconde jeunesse amoureuse grâce à Awa, une infirmière africaine de Lisbonne.

Lorsque nous arrivons à la marina, l’homme se tourne vers nous et souffle timidement : « vous savez, vous pouvez dormir chez moi, c’est petit mais on trouvera de la place. Nous pourrions diner ensemble, et boire du vin ». C’est avec la sincérité du cœur que nous acceptons. L’après-midi est de toute façon déjà bien entamée, et il y a peu de chance qu’un navire quitte le port avant demain matin.

bateau-stop

Fernando se réveille aux aurores. Nous l’aidons à charger une vingtaine de pare-chocs qu’il a amassés dans un champ, et nous partons en direction du port. Là, nous le quittons sans aucun adieu. Le vieil homme nous a proposé de revenir chez lui si nous ne trouvons aucun bateau avant ce soir, et sans se l’avouer franchement, nous sommes tous les trois plutôt optimistes sur le fait de nous retrouver pour le dîner… Nous le saluons simplement d’un geste de la main tandis que les feux rouges de sa camionnette s’éloignent.

Sept heures sonnent à un clocher, quelque part dans la ville. Les premiers rayons rosés du soleil commencent à dissiper l’épais brouillard matinal refoulé par l’océan Atlantique. En passant près du marché, nous récupérons le carton d’une cagette vide. Elle servira d’écriteau grâce au feutre que Fernando, encore lui, nous a laissé avant de partir.

Aussitôt que nous pénétrons dans la marina, je sens la tension monter d’un cran. La nuit a été courte, la faute aux ronflements assourdissants de notre hôte et aux envies naturelles des deux caniches amoureux. Nous sommes fatigués et déjà sous pression. Le port est grisâtre, silencieux, peu reluisant. Quelques voiliers seulement y sont amarrés. De là où nous sommes, nous comptons quatre ou cinq mâts. C’est peu. A côté, nous repérons l’entrée des pontons. Nous marchons d’un pas rapide, poussés par l’angoisse qu’un bateau ne nous échappe déjà. Nous sommes perdus. Nous doutons. La stratégie est-elle la bonne ? Loin derrière nous, d’autres pontons s’avancent dans l’eau, avec d’autres voiliers. Beaucoup d’autres voiliers. Tant pis, il est trop tard pour faire demi-tour. Nous avançons un peu plus, courrons presque. Une femme s’apprête à passer le portail. J’accélère pour l’interpeler.

« Hello ! » lancé-je avec le désespoir du perdu d’avance. Elle s’arrête net, se retourne, me sourit. Son front est dissimulé sous un large bandana qui retient ses cheveux vers l’arrière, ne laissant apparaître qu’un minois fortement rougi par le soleil. L’air marin la rajeunit sans doute un peu. On lui donnerait facilement quarante-cinq ans, alors qu’elle doit dépasser la cinquantaine sans trop forcer.

Je bafouille quelques explications, me perds dans des formules de politesse confuses. A vrai dire, je ne suis pas certain de comprendre moi-même ce que je raconte. C’est la première fois que je tente d’embarquer à bord d’un voilier et l’exercice n’a rien de facile, même pour un autostoppeur aguerri.  Pour compenser mon manque d’expérience et d’assurance, j’élabore depuis quelques jours un discours impeccable, agrémenté de phrases d’accroches et de quelques traits d’humour bien placés, qu’il me suffit à présent de réciter. Malheureusement, on ne s’improvise pas comédien. Sous l’effet du stress, ou du trac, il n’en ressort qu’un vomissement de répliques mal jouées et une piètre performance qui ferait fuir n’importe quel public un tantinet exigeant. Le mien a probablement perdu patience depuis longtemps, pensé-je au moment de me taire, enfin.

Curieusement, il n’en est rien. La dame continue de sourire, m’encourageant même par des hochements de tête réguliers. Elle prend le temps d’ajuster son bandana, nous regarde, nous inspecte, puis glisse d’une voix douce : « je dois en discuter avec mon mari ». Elle s’éloigne sur le ponton et revient quelques instants plus tard affublée d’une grimace contrariée qui ne présage rien de bon.

« Nous pouvons vous emmener jusque Lisbonne, c’est l’affaire de deux jours de navigation. Cependant, il sera délicat de vous faire dormir à bord. Vous comprenez, on ne se connait pas et…». Aucun problème ! Nous avons notre tente, nous dormirons sur la plage. L’euphorie nous ferait accepter n’importe quoi, à n’importe quelle condition, pourvu que ça flotte et nous emmène au large. Regina, c’est son nom, semble tout aussi ravie. « Vous avez déjà navigué ? » demande-t-elle naïvement.

Aïe. Ainsi tombe la question tant redoutée. J’espérais qu’elle arrive plus tard, une fois les amarres jetées, sans qu’on puisse retourner à terre pour nous débarquer. « C’est-à-dire que… oui… enfin jamais sur un navire aussi grand ». Autant que je me souvienne, la première fois que je suis monté à bord d’un objet flottant, j’avais huit ans, il s’agissait du vieux zodiac de mon père qu’on faisait avancer à coup de rame. La seconde, c’était sur une frêle embarcation de pêcheur dans les îles Lofoten, conduite par mon ami Vigo. Sinon, à part quatre ou cinq autres traversées en ferry, je n’ai pas beaucoup eu l’occasion de tester mon pied marin.

« Ah ! » lâche Régina, un de ces « ah ! » qui en dit long en un minimum de lettres. « Je veux dire que nous avons l’habitude de manœuvrer le bateau seuls, ce n’est pas un problème. C’est plutôt pour vous, le mal de mer... Ça peut être terrible, vous savez, complète-t-elle d’un ton perplexe.

- Oui, bien sûr, ne vous inquiétez pas pour ça », s’écrions-nous tout en prenant un faux air de spécialiste insolent. La supercherie n’est pas forcément discrète mais au moins elle fonctionne : Regina est satisfaite. « Bon, très bien » souffle-t-elle dans un sourire revenu.

bateau-stop
Regina, et son sourire

Miri est un navire de plaisance luxueux, long de quinze mètres et haut de vingt. Doté de gadgets en tout genre, elle obéit au doigt, à l’œil et à la barre de Ralf, son capitaine, et de Bruno, son pilote automatique. Comme son voilier, l’accent de Ralf bat un fier pavillon allemand qui passe difficilement inaperçu. Avec Regina, son épouse, ils ont quitté Hambourg il y a deux mois pour naviguer autour de l’Atlantique. Pour lui, qui a vendu son entreprise et vit en mer neuf mois par an, c’est presque une promenade de santé. Pour elle, qui profite d’une parenthèse sabbatique dans sa carrière, c’est un avant-goût de la retraite.

Au sortir du port, le bateau, tranquille jusqu’à présent, se met à balancer de gauche à droite et de droite à gauche, enfin de bâbord à tribord et de tribord à bâbord. Le vent est nul, la mer est calme, mais déjà le navire s’agite comme un pendule sur des vagues qui n’en sont pas vraiment. « Ach, pas de vent » grogne Ralf, la main posée sur le moteur. Les conditions, explique-t-il, sont loin d’être idéales pour une journée de voile, il s’en excuserait presque. Pour ma part, j’accueille plutôt la nouvelle avec soulagement tant mon estomac exprime déjà l’envie de retrouver la terre très ferme.

bateau-stop
Y-a-t-il un pilote dans le bateau?

Nous profitons de cette "calme" matinée au large pour comprendre les bases de la navigation et interroger nos deux moniteurs chaque fois qu’une question nous taraude l’esprit. Ces derniers se prêtent volontiers au jeu de l’instructeur et de l’élève et n’hésitent pas à nous confier les tâches les plus abordables. Assumant fièrement nos nouvelles fonctions de mousse, nous rangeons les haussières et les pare-bâts selon une gestuelle minutieusement apprise, puis guettons l’horizon à l’affût du moindre filet de pêche. On nous enseigne aussi quelques aspects utiles de la vie à bord, du besoin de revêtir un gilet de sauvetage à l’utilisation des toilettes à vannes, et toutes ces autres choses qu’il est préférable de bien connaître en prévision du jour où il faudra s’en servir.

Vers onze heures et demie, une brise se fait sentir. Ralf coupe le moteur et m’emmène sur le pont monter la grand voile. Mais l’enthousiasme est de courte durée. Après trente minutes d’attente, à écouter le désespoir plaintif du couple, nous finissons par redescendre la voile pour ne pas l’endommager. Le vent ne viendra pas aujourd’hui, peste Ralf, nous nous arrêterons à Peniche. Telle est l’étrange vie du marin, à détester l’accalmie et préférer la houle, pourvu qu’il puisse avancer. Sans dépression, il déprime.

Le rendez-vous est fixé à neuf heures demain sur le ponton de la marina, là exactement où nous quittons le couple. Regagner la terre n’est pas pour me déplaire même si étrangement cela n’arrange en rien mes nausées d’estomac. Mon corps, déjà habitué au mouvement perpétuel de l’eau, éprouve un mal de mer curieux, celui du sol immobile et tangible qui ne ballote pas, ne tangue pas. J’absorbe un café, dévore quelques biscuits mais rien n’y fait. Le soir, allongé dans les dunes, je finis par tout vomir. Prometteur pour la suite.

Au matin, nous retrouvons comme convenu nos deux amis allemands prêts à jeter les amarres. La météo s’annoncerait meilleure, dit Regina qui aujourd’hui plus que jamais a des raisons d'afficher un large sourire aux lèvres. On aimerait pouvoir s’en réjouir, mais contrairement à hier, le brouillard ne se lève pas. Le vent doux du nord, qui frappe le bateau par l’arrière, est quant à lui insuffisant pour qu’on puisse avancer à la voile seule. Avec un tel angle, il faudrait qu’il souffle au moins à dix nœuds ; or il dépasse difficilement les six nœuds.

Belem
Au détour de Belém

C’est seulement en milieu d’après-midi lorsque nous passons le Cap Raso auquel le brouillard reste accroché que nous retrouvons de la visibilité. Mieux encore, un vent parfait s’engouffre dans l’embouchure du Tage et gonfle la grand voile. Cette fois-ci, c’est la bonne. Le navire file sur l’eau, aidé par la marée montante, à plus de dix nœuds. Nous apercevons au loin les étendues ocres des plages de Cascais et d’Estoril, passons devant la Tour de Belém, puis sous le pont du 25 avril. L’entrée dans Lisbonne offre un spectacle fascinant, presque un hommage à la capitale du pays de Magellan, d’Henri le Navigateur et de Vasco de Gama. Pour peu, on voudrait se tenir fier à l’avant, un pied posé sur la proue, et s’écrier « terre ! terre ! ». Mais on se retient, pour éviter un ridicule assuré et par peur de finir à l’eau. Il faut voir comment Miri se couche, totalement écrasée sous le poids du vent. Et de toute manière, Ralf ne nous laisserait jamais quitter le cockpit ; c’est trop dangereux.

Vers les coups de sept heures, nous amarrons le voilier à la marina de Lisbonne. Il est tard, Regina nous propose de dîner à bord et dormir sur les banquettes du salon. Le lendemain, nous quittons le couple avec la promesse de les retrouver quelque part, aux îles Canaries, aux Antilles ou ailleurs. Mais avant, il nous faut trouver un autre navire.

Nous marchons sur le ponton, quand soudain un homme nous interpelle. C’est Ricardo, un célèbre navigateur portugais. Il part vers le sud dans deux jours…

Bateau-stop
Regina, Ralf et Miri

 

Si cet article t'a plu, n'hésite pas à nous le dire en laissant un commentaire et à nous suivre sur notre page Facebook. Et si tu es tenté(e) par ce genre de voyages alternatifs, à la rencontre des locaux et centrés sur l'échange et le partage, alors n'hésite pas à nous contacter!