Un volontariat sur les routes slovènes

Un numéro de téléphone et un mot. « Kakoste ».

Voilà les seuls éléments dont nous disposons quand nous quittons Anna. La jeune femme d’origine russe a accepté la veille que nous posions la tente sur le terrain de sa maison d’hôte en échange d’y passer la tondeuse. Le geste était surtout symbolique car Anna n’est pas du genre à chercher le profit dès qu’une occasion, aussi maigre et fatiguée soit-elle, se présente. Au contraire elle s’est assurée toute la soirée que nous ne manquions de rien, nous traitant avec la bienveillance qu’elle réserve à ses meilleurs clients. Inspirée par l’esprit de notre rencontre, la jeune mère a même pris l’initiative de solliciter ses amis russes et ukrainiens installés dans les régions voisines. Sa proposition était simple : l’aide de deux volontaires contre gîte et couvert. L’idée en a ravi plus d’un, et en particulier un couple qui vit dans l’autre vallée, par-delà les sommets du Triglav. L’établissement qu’ils tiennent se nomme Kakoste. Traduisez : « Comment allez-vous ».

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A l’autre bout du fil, un homme, Oles, hache quelques brèves indications de son accent aiguisé. Il m’indique le nom du village, Godz Martjuliek, ainsi que l’endroit où il a caché la clé de la porte d’entrée. Le couple profite d’un des rares jours calmes de l’été pour se rafraîchir dans les eaux de la rivière Soca, à deux heures de route de leur maison d’hôte. Ils rentreront tard ce soir, la maison sera vide mais le réfrigérateur plein. « Servez-vous, plantez votre tente, et visitez les alentours » souffle Oles avant de raccrocher.

Alpes Juliennes
Côté cour

L’homme de 47 ans a quitté Moscou en novembre 2014 quand la Russie a entrepris l’annexion de la Crimée. Oles ne supportait plus de vivre dans un pays qui adore son dictateur et méprise la liberté. Emportant avec lui sa compagne Katya et ses économies d’alpiniste du bâtiment, il a quitté ses hauteurs d’acier et de verre pour celles, plus nobles et reposantes, des Alpes Juliennes. 

Quelques allers-retours et séjours de repérage plus tard, Kakoste naissait dans la douleur. Des contretemps administratifs imposés par la bureaucratie slovène vinrent d’abord contrarier les ardeurs du couple. Puis, ce fut la douche froide, dans tous les sens du terme. La petite maison qu’ils étaient parvenu à dégoter dans cette région très touristique était vétuste et mal équipée pour affronter l’hiver alpin. Le premier mois, le couple liquida une grande partie de ses économies dans l’achat de combustible pour le chauffage à l’huile. Las, ils ont finalement été contraints d’investir dans de nouvelles installations pour éviter une banqueroute qui leur tendait les bras.

Depuis, Kakoste va mieux. La maison d’hôte vit désormais au rythme des touristes, des routards, des bandes de copains, des familles, des amoureux, des bikers, des randonneurs, des backpackers qui s’y arrêtent le temps d’une nuit ou d’une semaine. Chaque hôte est accueilli par Katya et Oles avec beaucoup de sympathie et d’humanité, selon un rituel qui transforme en l’espace de quelques secondes n’importe quel étranger en ami de longue date. Oles se charge souvent de la visite des lieux. Il commence par la chambre bien sûr, et termine par le réfrigérateur de la cuisine. « Vous savez comment ça fonctionne ? Non ? Il faut ouvrir la porte et se servir » s’amuse l’ancien moscovite. Ici, la nourriture est en libre accès. Elle constitue un pilier essentiel de l’hospitalité caucasienne telle qu’Oles l’a héritée de son père adoptif géorgien. Régulièrement, il évoque les enseignements de son précepteur qu’il résume à sa manière, sur un ton mêlant admirablement le profond respect à la plaisanterie frivole : « un hôte qui a faim, c’est un hôte dangereux ».

Alors, outre l’opulent petit-déjeuner inclus dans le prix de la chambre, le déjeuner et le dîner sont offerts à quiconque souhaite se joindre à la tablée. Seule une petite boîte en carton trône timidement sur un des meubles de la cuisine pour recueillir les pourboires des généreux donateurs. De cette manière, chaque soirée devient un festin autour duquel on se retrouve pour échanger, raconter ses voyages, partager des conseils et expériences, et s’amuser. On y boit aussi. De la citronnade ou de la bière au début, de la vodka et des alcools locaux aussi mauvais qu’efficaces à la fin. Ainsi l’apprend-on souvent à ses dépens : les symphonies russes ont tendance à se jouer au rythme du verre qui tinte.

Kakoste
Un soir de routine, à Kakoste

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Lorsqu’au petit matin nous entrons dans la cuisine, Oles est déjà à ses fourneaux. L’odeur alléchante des pancakes nous prend aux narines aussitôt que nous pénétrons dans la pièce, mais rapidement toute notre attention se porte sur le spectacle visuel offert par notre nouvel ami russe. Ce dernier est affublé d’un costume délirant qui relève davantage de la panoplie du gargotier de cirque que du chef étoilé. Un tablier moutarde brodé de banales écritures épouse péniblement l’embonpoint de sa silhouette tandis que sa chevelure grisonnante est délicieusement couronnée d’une toque bien enfoncée. De part et d’autre de ses grosses lunettes, deux cordons en coton tressé oscillent comme des pendules au moindre mouvement de tête. L’homme s’affaire chaque matin à préparer le petit déjeuner, et l’expérience de la routine ne l’empêche pas de grogner les pires surnoms à l’encontre de la vieille crêpière qui lui résiste -semble-t-il- fermement.

Il est près de neuf heures quand les premiers clients descendent. C’est Hannah, une jeune Allemande de 19 ans qui ouvre le bal, suivie quelques instants plus tard d’une famille d’Australiens et d’une Canadienne. Katya, elle, dort encore. Son coup de feu viendra en fin de matinée, lorsqu’il faudra laver les linges, ranger les chambres et répondre aux courriers. La répartition du travail ainsi établie semble arranger Oles, qui de toute manière est incapable de dormir au-delà de huit heures quand les rayons du soleil étouffent l’atmosphère de leur tente. Le couple a libéré sa chambre en prévision de la haute saison. Il pensait en attendant s’établir dans la nouvelle maison qui accueillera bientôt tout Kakoste, mais un pataquès avec les propriétaires a contraint Katya et Oles à loger sous toile dans le jardin, à côté de nous.

Après le petit-déjeuner, nous retrouvons Oles sur l’étroite terrasse qui lui sert de fumoir. Jusqu’à présent, ni l’un ni l’autre ne sommes parvenus à trouver le bon moment pour aborder les raisons de notre venue, ni les conditions de son offre. L’incertitude ambiante commence à peser, installant une gêne qu’il nous faut crever au plus vite. Oles nous propose de rester à Kakoste autant de temps que nous le souhaitons et de travailler comme bon nous semblera. Sans formalité ni règlement intérieur, c’est l’amitié qui gouvernera.

Notre première tâche consiste à défraichir le terrain autour de la maison. L’herbe coupée doit servir à nourrir les brebis du voisin, ce qui nous oblige à utiliser une vieille faux plutôt que la tondeuse électrique. Les demoiselles ovines, nous explique-t-on, n’apprécient guère le goût laissé par le moteur. Après tout, la destinée pour l’abattoir n’empêche en rien quelques exigences diététiques.

Côté jardin
Côté jardin

Outre le fauchage des herbes, nous aidons aussi à nettoyer les chambres, repasser le linge, réparer les vélos, retapisser un mur, préparer les pancakes et le petit-déjeuner, faire la vaisselle, et toute autre tâche utile à la vie à bord. Régulièrement, nous nous retrouvons à court de besogne, alors nous prenons simplement le temps d’échanger avec les hôtes, autour d’une bière ou deux, et de contribuer à l’ambiance si particulière de la maison.   

En guise de salaire, nous sommes ici comme les enfants de Kakoste. Pendant nos temps libres, nous empruntons les vélos et partons explorer la région, jusqu’au lac de Bled ou les cascades alentours. Nous passons aussi beaucoup de temps en compagnie d’Oles et Katya. L’amitié qui nous lie aux deux amoureux moscovites se renforce à mesure que nous vivons à leurs côtés, dans l’intimité de l’envers du décor de Kakoste. Peu à peu, nous nous installons comme les incontournables matelots d’un équipage serein et dévoué. Après quatre jours, Oles nous convainc de repousser notre départ initialement prévu pour le lendemain. Ni lui ni Katya ne souhaitent nous voir partir, et avec nous les heureux moments passés ensemble. Justement samedi soir, il y aura les festivités du veselica, une fête traditionnelle slovène qui regroupe le village entier sous de grandes tonnelles blanches. Immanquable, prévient-il. Nous acceptons.

Bled

Surtout, auprès de nos amis russes, nous apprenons la valeur du dévouement et de la générosité. Un matin, un des clients repéra Hannah, l’allemande, qui dormait sur le ponton du lac voisin. La jeune aventurière voyageait avec un budget léger qui ne lui permettait pas de s’offrir une nuit au chaud tous les soirs. Après le petit-déjeuner, Oles prit la voiture et s’en alla la convaincre de revenir à Kakoste, lui offrant le gîte et le couvert le temps qu’elle se débarrasse de sa toux. Une autre fois, il roula toute la journée pour emmener à l’aéroport Marco Polo de Venise la famille d’Australiens dont la voiture de location venait de rendre l’âme le matin même. 

Katya et Oles agissent rarement par intérêt, mais toujours avec le cœur et selon la justesse dictée par leurs convictions. Comme souvent pour ces samaritains de l’ombre, c’est le destin qui se charge de la récompense. Et pour la petite maison d’hôte, c’est l’an dernier que la providence a frappé à la porte. Un riche américain de la Sillicon Valley était venu à Kakoste pour y séjourner une nuit. Il y revint deux autres fois. C'est alors qu'il révéla au couple ses intentions d’investir dans cette région d’Europe qu’il appréciait grandement. L’Américain les chargea de l’avertir aussitôt qu’ils entendraient parler d’un chalet à vendre, à l’image de celui de Kakoste mais bénéficiant toutefois d’un meilleur emplacement pour le tourisme. Oles et Katya se mirent en quête du précieux sésame et dénichèrent près de Bled une vieille maison en vente dont le terrain donnait sur une cascade naturelle. Oles contacta l’Américain qui, deux jours plus tard, débarqua à l’aéroport de Budapest où ses deux amis russes l’attendaient pour le convoyer. L’homme était ravi, acheta la maison et proposa au couple de s’y installer en contrepartie d’aucune charge ni loyer. Simplement, ils devront y reproduire l’esprit de Kakoste et poursuivre ce qu’ils savent si bien faire déjà : vivre et donner. Plus tard seulement, quand le Californien reviendra, ils s’arrangeront ensemble sur le partage des bénéfices, et sur le reste.

Ainsi, au moment où nous la quittons, Kakoste s’apprête elle-aussi à vivre de nouvelles aventures. A l’exception des murs et du décor, peu de choses risquent toutefois de changer. Katya et Oles continueront d’entretenir un rêve qui les poursuit depuis qu’ils se sont rencontrés. Les voyageurs continueront d’y respirer l’âme d’une maison d’hôte singulière, loin des standards et des normes habituelles. Et l’écriteau au-dessus de la porte principale continuera lui-aussi de mentir en prévenant qu’« on entre à Kakoste comme un hôte, on en sort comme un ami ». En vérité, on y entre déjà comme un ami et on en sort comme un membre de la famille.

Kakoste

 

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