Une traversée de l’Atlantique en bateau-stop

DeuxIème partie
  Attention, jeune mousse! Tu t'apprêtes à lire la suite du récit de notre aventure en bateau-stop à travers l'Atlantique. Si tu as raté la première partie, tu peux la retrouver en cliquant ici

Dès le lendemain, Jérôme et sa femme Gisele passèrent près du voilier alors que nous étions en plein nettoyage de nos sacs. Lui était Français, elle Costaricaine. Sans hésiter une seule seconde, nous engagions avec eux une conversation qui se voulait ouvertement intéressée, laquelle se conclut d’ailleurs par une invitation à passer pour le déjeuner. Officiellement il s’agissait d’une simple visite de courtoisie comme c’est d’usage dans le monde de la plaisance (on aime toujours montrer son beau bateau aux autres !) mais nous pressentions là une aubaine qu’il ne fallait pas manquer de saisir.

Ampelouza était un luxueux catamaran comme on n’a pas de mal à les imaginer : trois cabines avec salles de bain privatives, une salle de séjour spacieuse, une cuisine tout équipée, un cockpit reluisant, un salon extérieur bien aménagé avec son barbecue et ses confortables banquettes, et des instruments de navigation dernier cri si bien que tout ou presque était automatisé. A son bord, nous y retrouvions Jérôme, Gisèle ainsi que leur ami Guy qui, fraîchement retraité, avait décidé d’embarquer avec le couple pour un tour de l’Atlantique. Les deux compères trépignaient d’impatience de reprendre la mer dès le lendemain en direction de l’île de Madère et se félicitaient que la tempête passât si vite. A table, le joyeux Guy nous fit l’exposé de leurs projets pour les semaines à venir. Après l’île de Madère où ils comptaient rester quelques jours, ils partiraient vers l’île de Lanzarote aux Canaries. Là, ils retrouveraient un organisme et d’autres voiliers avec lesquels ils entreprendraient la traversée vers Marie-Galante. Selon leurs estimations, ils devraient goûter aux eaux chaudes des Caraïbes avant la mi-décembre.

Un tel programme nous laissait rêveurs. Tout semblait si simple, fluide, réglé comme du papier à musique. Et nous qui depuis deux semaines étions bringuebalés entre attente, incertitude et changement soudain de programme… Nous ne pouvions pas, nous ne devions pas laisser passer une telle chance ! C’est donc avec l’audace de celui qui de toute façon n’a rien à perdre qu’une fois le dessert terminé, je profitai d’un instant seul avec Jérôme et lui offris nos services d’équipiers. Ce dernier parut surpris d’une telle proposition, troublé aussi sans doute par le ton direct que j’avais employé. Mais l’ancien homme d’affaires ne se laissa pas prendre par la confusion et se garda bien de donner une réponse hâtive : « Je ne peux pas décider seul, je dois d’abord en parler aux autres ».

La réponse ne se fit pas attendre. Une heure après que nous avions quitté le catamaran, Guy vint nous annoncer la bonne nouvelle : bienvenus à bord, les petits ! Lui, on le comprend, était tout heureux de compter parmi l’équipage d’Ampelouza deux nouvelles âmes avec qui discuter. Être la troisième roue du carrosse n’est jamais facile, surtout lorsque le carrosse en question se retrouve lui aussi esseulé au milieu de l’océan. En plaidant notre cause auprès de Jérôme, c’était donc également la sienne qu’il avait plaidée, et bien qu’on ne sût jamais ce qui se dit ce jour-là, il est fort probable que son avis pesa lourd dans la balance car, soyons honnêtes, d’un point de vue purement technique, le catamaran était suffisamment armé pour ne pas avoir besoin de deux équipiers supplémentaires. Les circonstances nous étaient, là encore, curieusement favorables mais qu’importe, nous n’allions pas bouder notre plaisir !

La bonne nouvelle en appelait une autre, moins bonne, qu’il nous fallait annoncer à l’équipage du Gytan. A notre grand soulagement, la petite famille comprit notre décision et n’éprouva aucune amertume ou rancœur à nous voir partir dans les bras d’un autre voilier. « C’est l’occasion qui fait le larron » résuma ainsi Guillaume, un brin railleur tout de même, au moment de reprendre nos sacs. Après tout, ils étaient en vacances.

Sunset Atlantic
Cap à 241° !

A bord d’Ampelouza, nous devions goûter aux plaisirs d’une croisière facile et insouciante. Le départ, fixé à huit heures le lendemain, ne souffrit d’aucun retard. A huit heures et dix minutes, le catamaran était hors du port, voiles hissées, cap enregistré à 241° dans l’ordinateur de bord. Le navire poussé par des vents encore puissants filait droit sur l’île de Madère. Tout se déroulait à merveille, on se mit même à croire en une traversée plus rapide que prévue. Cependant, une heure après avoir quitté la côte -et accessoirement le continent, les choses se gâtèrent. La tempête Ophélia avait agi dans l’océan comme un batteur électrique dans une soupe de potage. L’Atlantique était en quelque sorte devenu une soupe géante, brouillée, confuse, chargée de sa houle cassante et de ses terribles déferlantes. Depuis le cockpit, on voyait se former ces impressionnantes murailles d’eau qui fondaient sur le bateau, l’emportaient dans de grands mouvements obliques. Guy annonçait quatre mètres pour les vagues les plus hautes, un chiffre qui fit l’unanimité au sein de l’équipage quand bien même aucun de nous n’était vraiment expert en la matière. A l’intérieur du catamaran, nous étions ballotés, harcelés même, par les remous irréguliers et les secousses imprévisibles d’Ampelouza qui, la pauvre, se débattait comme elle pouvait. L’espace déjà restreint semblait s’être resserré, on se cognait partout, on trébuchait au moindre pas. Nerveusement, cela devenait très difficile.

Jérôme fut le premier à tomber malade. Un capitaine qui a le mal de mer, ça ne rassure pas forcément mais au moins ça décomplexe. Son calvaire ne dura guère longtemps cela dit, après un jour cloué au lit le malheureux fut déjà remis sur son pied marin. Pour nous autres, à l’exception de Gisèle qui trichait en s’empiffrant de gélules à longueur de journée, le chemin de croix ne faisait que commencer. Guy surtout souffrit terriblement des humeurs de l’océan. Lui habituellement si joyeux et loquace en perdit sa bonne humeur et bientôt la parole. Il refusait de se nourrir par peur de tout recracher dans l’océan et finit par s’enfermer dans sa cabine dont il ne sortait qu’à de rares occasions.

Dauphin Atlantique
Au moins, nous avions les dauphins pour nous remonter le moral.

C’est une chose bien perverse que le mal de mer ! Avec les premières nausées je perdis l’appétit, puis peu à peu le goût des aliments. Les biscuits habituellement si sucrés me paraissaient fades, l’eau devenait imbuvable. A l’inverse, mon odorat développait une sensibilité anormale. Les odeurs artificielles m’étaient insupportables, les parfums, surtout celui de Jérôme, m’agaçaient. Et que dire des toilettes à pompe dont les relents acides d’eau de mer stagnante embaumaient la cabine aussitôt qu’on avait le malheur d’en ouvrir la porte ! Mais au-delà des souffrances physiques, c’est l’esprit surtout qui est malmené. L’estomac vide, on manque d’énergie, on ne ressent d’envie pour rien si bien qu’on finit par se morfondre dans une étrange léthargie. On passe alors ses journées à attendre en rêvant de terre ferme, qui ne vient jamais.

Les idées aussi se noircissent. A défaut de pouvoir s’occuper autrement, on cogite, on rumine ses mauvaises pensées. Après deux jours, nous considérions sérieusement abandonner notre projet de traverser l’Atlantique. A quoi bon s’entêter si c’est pour souffrir le martyr pendant trois autres semaines, voire plus encore ? L’Afrique n’était pas si loin après tout. Nous imaginions rejoindre le Maroc, fuir vers ses déserts ou ses montagnes, n’importe où pourvu que ce fût loin de la mer et de ses malheurs ! Encore fallait-il survivre jusque-là. À l’intérieur de la cabine, le fracas des vagues sur la coque se faisait plus sourd, plus effrayant. A chaque coup de torpille, les parois se mettait à vibrer furieusement dans toute la longueur de la carlingue. Et si les vagues parvenaient à percer la coque ? pensais-je. Et si le vent emportait la voile et retournait le catamaran ? Nous étions seuls, sans autre bateau à moins de vingt milles, sans terre à moins de deux cents milles. J’avais beau considérer le problème sous tous ses angles, mon peu d’expérience m’amenait toujours à la même conclusion glaçante : si Ampelouza sombre, nous sombrons avec elle.

Au matin du cinquième jour, la silhouette de Madère apparut au loin. Un vent de soulagement s’empara d’Ampelouza, c’en était fini ! nous allions refouler la terre ferme, goûter à nouveau aux plaisirs de l’immobilité, du calme et du silence. A peine avions-nous amarré le bateau que notre bon vieux Guy s’en alla de manière très théâtrale s’effondrer sur le quai où il demeura inerte pendant de longues minutes. Il avait lourdement souffert le pauvre, son visage était marqué par ces quatre jours d’épreuve. De notre côté, la réadaptation à la vie terrestre fut étonnamment prompte. Tout se passait comme si justement rien ne s’était passé ; nous ne ressentions aucun besoin de nous reposer ou de récupérer de ces heures difficiles, seule comptait à présent l’envie irrésistible de reprendre nos sacs et d’explorer l’inconnu. Le soir même, nous quittions Ampelouza en direction de la première route qui se présentait à nous. Je n’ai malheureusement pas ici le temps de m’étendre davantage sur notre séjour à Madère, et c’est bien regrettable car l’île se fit le jardin de nombreuses aventures mémorables et de belles rencontres. Après cinq jours à sillonner ses routes et ses montagnes, nous regagnâmes Ampelouza, déterminés plus que jamais à poursuivre notre chemin en mer.

Manuel, et beaucoup d'autres, nous ont accueillis sur l'île de Madère.

La traversée jusque l’archipel des Canaries fut beaucoup plus plaisante et, inévitablement, moins homérique à raconter. L’océan s’était assagi, Ampelouza avançait calmement. La croisière prit donc son cours normal, presque ennuyeux parfois. Les gadgets électroniques simplifiaient tellement la navigation que notre contribution se limita aux quarts de nuit, lesquels se succédèrent sans que jamais rien ne se passa vraiment. Je ne dis pas que nous regrettions le temps de la mer déchaînée, mais tout de même ces trois jours manquèrent quelque peu d’excitation et de défi.

L’accalmie fit néanmoins le bonheur de l’équipage. Guy, en dépit de sa bonne humeur retrouvée, n’avait toujours pas digéré les mésaventures du précédent trajet. A soixante-dix ans il était conscient que son corps ne l’autorisait plus ses folies de gamin et que s’il persistait sa santé risquait d’en pâtir plus lourdement encore. Au moment d’approcher Lanzarote sa décision était donc déjà prise : il rentrerait en France par le premier avion. L’annonce du départ de Guy porta un coup fatal aux projets de Jérôme, qui renonça à traverser seul vers les Caraïbes. A la place, il irait voguer vers les eaux tranquilles de la Mer Méditerranée en attendant peut-être de retenter sa chance l’année suivante. Ce fut ainsi, sur le ponton E du port d’Arrecife, la triste fin de notre aventure à bord d’Ampelouza. Quelque part, ce fut aussi notre troisième déconvenue car au fond de nous-mêmes nous entretenions l’espoir de poursuivre avec eux jusque Marie-Galante.

Désormais, il fallait reprendre notre routine de bateau-stoppeurs et se mettre en quête d’un nouvel embarquement. Par chance, nous n’étions pas totalement en terrain inconnu. Des problèmes techniques avaient contraint le voilier Miri à poser ses amarres à ce même ponton E. La joie de retrouver Regina et Ralf, avec qui tout avait commencé, emporta sur le champ notre déception. Leur simple présence nous réconfortait autant qu’elle nous motivait, elle nous rappelait le chemin parcouru et ravivait en nous la flamme des premiers jours.

Notre détermination se heurta cependant à la réalité des circonstances. Une semaine s’écoula depuis notre débarquement sans que rien ne se passa. Malgré tous nos efforts, nous n’obtenions rien de plus que de vagues contacts avec les capitaines. La majorité des bateaux présents dans le port était immobilisée pour des ennuis techniques, quant au reste, soit ils disposaient déjà d’un équipage complet, soit ils n’étaient pas encore prêts à traverser vers les Amériques. Nous nous retrouvions donc coincés et stupides. Nous avions beau nous démener pour nous faire connaître dans tous les ports de Lanzarote, nous étions sur une île et nous tournions en rond.

Lanzarote
Lanzarote, entre bleu et désert.

Regina et Ralf tentèrent bien de nous changer les idées en nous embarquant avec eux dans leurs différentes excursions à travers l’île, mais au fond rien n’y faisait. Notre obsession pour trouver un passage finissait toujours par prendre le dessus sur le moment présent. Le doute aussi s’installa. Depuis notre arrivée nous avions fait le pari de concentrer nos recherches uniquement à Lanzarote, négligeant les avertissements de certains marins qui nous conseillaient de tenter plutôt notre chance à Las Palmas de Gran Canaria. Là-bas, l’Atlantic Race Cruise allait bientôt partir, disaient-ils. C’était près de cent cinquante voiliers et catamarans qui allaient s’élancer à travers l’Atlantique. Et dans leur sillage, d’autres suivraient. Seulement, nous le savions, nous ne serions pas les seuls là-bas à nous présenter, sourire aux lèvres, en bout de pontons. Quarante ou cinquante autres bateau-stoppeurs y étaient déjà, qui lorgnaient les quelques places à prendre. Au moins, à Lanzarote, nous ne souffrions d’aucune concurrence. Certes, mais à Lanzarote aucun bateau ne partait…

L’idée de rejoindre une autre île de l’archipel nous trottait sérieusement dans la tête quand justement nous tombions sur Rhys au hasard d’un ponton. Ce dernier s’apprêtait à partir dès le lendemain matin pour un tour des Canaries de quelques semaines et nous proposa de nous déposer sur l’île de notre choix. Sans hésiter une seconde, nous acceptions, trop heureux de décrocher là un billet inespéré vers de nouveaux horizons. C’était peut-être une erreur de stratégie mais peu nous importait, au moins nous avions le sentiment d’avancer.

Rhys était un challenger, un homme de défi. A près de cinquante ans, il avait tout laissé derrière lui, sa maison, son travail d’informaticien, son Pays de Galle natal, sa vie tranquille et ses deux chats, pour embrasser l’océan à bord de Quadrille, un petit voilier en bois de neuf mètres qu’il avait acheté quelques années plus tôt près de Cardiff. Désormais, il vivait sur les vagues avec un seul projet en tête : traverser l’Atlantique en solitaire.

D’une certaine manière, Rhys était l’aventurier marin que nous recherchions. Débrouillard autant qu’économe, deux qualités qui souvent font paire, il naviguait presque exclusivement à la voile même lorsque le vent ne soufflait guère, et n’utilisait le moteur qu’en cas de grande nécessité. Aussi, il avait équipé Quadrille d’une batterie de panneaux solaires de manière à toujours être autonome en énergie, ainsi que d’un régulateur d’allure pour remplacer son pilote automatique trop gourmand. Le régulateur d’allure est un mécanisme fascinant qui, par un ingénieux système de pale s’imbriquant sur le gouvernail ou sur la barre, maintient le cap du navire à un certain angle du vent. Si le sens du vent change, bien sûr le bateau s’égare. Mais si, comme c’est le cas à ces latitudes, on navigue sous des alizés bien établis, alors on peut s’endormir tranquille et se réveiller à destination, ou presque. Ainsi armé, Rhys pouvait s’aventurer seul sur les mers et loin des ports ; c’était justement son but. Notre Robinson des mers avait ainsi pris l’habitude de tout faire lui-même, qu’il s’agisse de réparer ses voiles à la machine à coudre, de bricoler de nouvelles installations ou d’assurer à bord les rôles de capitaine, de barreur, de pêcheur, de matelot et de cuisinier. D’ailleurs, avant nous, il n’avait jamais connu d’équipiers, simplement parce qu’il n’en avait jamais eu besoin.

Rhys Quadrille
Rhys, l'aventurier des mers.

Avec pareil instructeur notre voyage à bord de Quadrille s’annonçait plein d’enseignements. Il aurait même pu devenir un séduisant « stage de voile pour débutants » si seulement nous n’étions pas partis par un jour de gros temps. Rhys avait vraisemblablement sous-estimé la force de la tempête, sinon surestimé celle de son bateau. Quadrille, avec ses neufs mètres de long et son mât raccourci, n’avait pas grand-chose à voir avec les embarcations sur lesquelles nous avions navigué jusqu’alors. Les choses se vivaient d’une perspective bien différente, qui bouleversait nos habitudes et nos repères. La surface de l’eau se faisait plus proche, les vagues plus impressionnantes. A la moindre lame un peu vigoureuse, le bateau s’emportait dans de grands mouvements que nous avions du mal à anticiper. Rhys lui-même ne semblait pas serein. Le soir, tandis qu’il était sur le pont à ajuster le génois, une vague perfide bouscula brusquement le navire et lui fit perdre l’équilibre. Son buste se retrouva projeté par-delà les filières et c’est seulement grâce à un geste réflexe qu’il parvint à s’agripper au hauban et éviter le pire. Après cela, nous étions conviés à ne jamais quitter nos gilets de sauvetage.

Le lendemain heureusement la mer se calma. Notre voyage prit alors une tournure plus plaisante et plus « plaisance ». Nous fîmes d’abord une halte de deux jours sur l’île de Fuerteventura, pendant lesquels nous goûtions à la douceur des plages de sable fin, avant de faire route vers l’île de Gran Canaria. Là, sur les berges d’un petit port en rénovation, nos chemins se séparèrent. Rhys continuait seul son tour de l’archipel tandis que nous cédions aux chants des sirènes et prenions la direction de Las Palmas. Ce furent d’étranges adieux qui conclurent cette courte semaine. Les yeux humides, la gorge serrée, on s’échangea seulement quelques banalités. Le reste, l’essentiel, on le connaissait déjà pour ne pas avoir besoin de se le dire : nous allions nous manquer.

Le port de Las Palmas devait devenir notre paradis ou notre enfer, il ne fut ni l’un ni l’autre. Le départ de l’Atlantic Race Cruise, prévu le dimanche qui suivait notre arrivée sur l’île, résonnait sur tous les pontons comme l’unique évènement qui comptait. La marina entière vivait à l’heure du décompte, ou plutôt elle ne vivait pas. Rien ne se passait, tous ne faisaient qu’attendre. Les bateau-stoppeurs surtout se faisaient discrets, on n’en croisait guère qu’au bar du port pourtant ils étaient bien là à en juger par le nombre impressionnant d’annonces qui tapissaient les murs de la laverie. Ils l’avaient sans doute appris à leurs dépens, rechercher un embarquement en cette période à cet endroit relevait d’une quête difficile et opiniâtre. La présence de l’ARC et de ses cent cinquante navires prêts à s’élancer vers les Caraïbes causaient ironiquement le malheur des bateau-stoppeurs. A quelques jours du grand départ les équipages étaient déjà tous complets et le peu de places à prendre se vendaient très chères, dans le sens le plus monétaire du terme, l’organisation faisant payer des frais d’inscription démesurés pour chaque nouveau membre à bord. La situation invitait d’autant plus au désespoir qu’aucun autre voilier ne pouvait entrer dans le port par manque de place. Ils étaient alors des dizaines de mâts nus à s’entasser dans la baie devant la jetée, dans l’attente, eux aussi, du départ de l’Atlantic Race Cruise.

boat hiking Las Palmas
La laverie, qui sert aussi, parfois, à lavers son linge.

Tel était donc le drôle de spectacle qui s’était emparé du port de Las Palmas quand nous y fîmes notre entrée, le soir du mardi 15 novembre. Il ne nous fallut guère plus d’une heure pour comprendre que la réalité dans laquelle nous pénétrions était bien loin de l’image que nous nous en était faite. L’effervescence qu’on nous avait promise se faisait crispée, une tension palpable flottait dans l’air, au-dessus du bassin, des pontons et de la promenade principale. On pouvait ressentir cette angoisse sourde et contagieuse qui régnait désormais dans toute la marina, et que rien ne parvenait à dissiper, pas même les bruyantes soirées privées de l’ARC. Au sein des bateau-stoppeurs, surtout, l’ambiance était morose. On se réconfortait comme on le pouvait, en noyant sa patience, et sa maigre fortune, dans la bière ou en ruminant les bruits qui couraient au sein de la communauté. Dès dimanche, les cartes seraient rabattues, entendait-on, les choses allaient s’accélérer, les offres d’équipier se feraient aussi nombreuses que les nouveaux voiliers entrant dans le port. Tous en étaient persuadés, le départ de l’ARC allait être ce bouchon de champagne qui, en explosant, laisse éclabousser la mousse. Mais en attendant, ils attendaient. Le malaise ne touchait pas uniquement les malheureux équipiers, les participants à la course aussi étaient pris d’une profonde nervosité à quelques jours de s’élancer pour une des plus grandes épopées de leur vie. Et comme tous, à plus forte raison peut-être, ils attendaient dimanche avec impatience.

C’était une situation singulière qui nous accueillit donc, laquelle toutefois nous ravissait étrangement. Le statu quo, et l’inertie générale qui en découlait, nous permettaient de prendre calmement la mesure des évènements à venir, et de nous positionner dans une course à l’embarquement qui s’annonçait déjà âpre et disputée mais qui, au moins, n’avait pas encore commencé. Nous n’étions pas en retard, c’était le plus important. Et tant pis s’il fallait que quatre jours s’écoulassent encore avant d’entrevoir les premiers bateaux libres, l’attente allait soigneusement être mise à profit : dimanche, quand le port se viderait, nous devions être prêts. D’ailleurs, dès le lendemain, nous nous mîmes en quête de faire imprimer nos belles annonces dans différents bureaux d’assurance et agences de voyage du centre-ville. Ces dernières faisaient une drôle de mine devant le sarcasme de notre demande, mais visiblement n’avait pas la force de refuser ce service qui, malgré tout, les faisait sourire. Nous en fîmes donc imprimer des dizaines d’exemplaires, qu’on placarda partout dans le port, sur les murs de la laverie, au bar et dans les restaurants, jusqu’aux vitrines des shipchandlers.

Et tandis que nous préparions au mieux nos futures recherches, nous nous mêlions joyeusement à la communauté des bateau-stoppeurs dont on pouvait être sûr de trouver, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, quelques éléments assis à la terrasse du bar. Il n’y avait pas de compétition apparente entre nous, on sympathisait, on s’entraidait, on se motivait surtout. Nous étions des camarades avant d’être des adversaires. Quelques-uns, une poignée, faisaient bien cavaliers seuls, persuadés sans doute que le moindre geste de solidarité pouvait compromettre leurs chances de voir les Amériques, mais ceux-là naturellement ne se montraient pas, alors on ne les voyait pas.

Les bateau-stoppeurs étaient amusants d’imagination. Un Espagnol avait accroché au cadre de son vélo un énorme carton avec son numéro de téléphone, sa bicyclette positionnée de façon stratégique au milieu de la promenade devenait alors un superbe panneau publicitaire qui faisait son effet ; une Française avait déguisé la couverture de son livre d’un « CREW AVAILABLE » joliment écrit à la main, chaque fois qu’elle ouvrait le bouquin pour s’y plonger, tout le monde autour d’elle pouvait lire l’inscription ; un Italien avait épinglé à son sac un dossard qui pendait ridiculement derrière lui, il en était si fier qu’il finit par ne plus quitter son sac à dos, même lorsqu’il était assis. Aucun de ces artifices ne fonctionnait cependant, mais au moins on en riait et ça alimentait les longues heures d’attente.

A mesure des discussions, nous réalisions que notre situation était loin d’être malheureuse comparée à d’autres. La grande majorité de nos compagnons bateau-stoppeurs avait débarqué du continent par avion, ils n’avaient pour la plupart aucune expérience du bateau-stop et certains n’étaient même jamais montés sur un voilier. Certes nous ne pouvions décemment nous vanter d’être devenus de véritables matelots rompus au métier du grand large mais, tout de même, nous n’étions plus tout à fait des débutants. Aussi, notre histoire devenait notre garantie. Puisque nous étions venus d’aussi loin, par la terre et par la mer, les capitaines ne pouvaient douter de notre motivation ni de notre initiation. Mais bien plus que nos aventures passées, c’était dans un petit carnet que se conservait notre véritable avantage. J’avais pris l’habitude d’inscrire dans un calepin que je gardais toujours dans ma poche les contacts des capitaines que nous rencontrions, accompagnés du nom de leurs bateaux et d’autres détails utiles tels que leurs futures destinations et les dates probables de leurs itinéraires. Après un mois et demi, c’était devenu un sacré trésor, une mine d’informations qui allait, c’est sûr, nous sortir d’affaire. Le port était bloqué, la capitainerie était fermée, ce carnet était notre passe-muraille.

Le catamaran Mister Tong devait arriver à Las Palmas le lundi soir, une fois l’ARC parti. Au terme de quelques brefs échanges par téléphone, on se donna rendez-vous. Nous avions rencontré Éric et Sylvie deux semaines plus tôt, sur les pontons d’Arrecife, tandis qu’ils revenaient de France par avion, une hélice neuve en guise de bagage. Leur passage par les eaux du Maroc avait laissé quelques séquelles, le catamaran s’était pris les pales dans un filet de pêche posé négligemment à l’entrée d’un port et le mécanisme avait cédé. Sylvie, contrariée autant que furieuse de ces infortunes, jura de ne plus s’hasarder sans équipiers sur de longues distances ; fait du hasard ou signe du destin, le jour-même, nous frappions à la coque rouge et blanche du catamaran… Le couple, cependant, ne prévoyait de prendre la route du Cap Vert qu’au début du mois suivant, après avoir effectué un joli tour des Canaries. C’était attendre longtemps, alors on se quitta avec le naïf espoir de se retrouver un jour, quelque part, sur une des îles de l’archipel si la chance ne nous avait pas déjà emportés vers d’autres horizons lointains. La suite, vous la connaissez. Le rendez-vous fut donc fixé au lundi soir, au port de Las Palmas.

Mr Tong
Mister Tong.

Dans le même temps, un autre marin, Tom, nous contacta. Lui aussi était Français, il avait repéré une annonce que nous avions déposée, à nos heures éperdues de détresse, sur quelque site Internet spécialisé dans la recherche d’équipage. Il était en pleine préparation de sa traversée vers le Brésil, et nous donna rendez-vous sur l’île voisine de Tenerife pour nous rencontrer. La chance semblait nous revenir, l’aventure était prête à écrire de nouvelles pages !

Le dimanche, la centaine de navires estampillés ARC quitta le port de Las Palmas sous les acclamations du public rassemblé en nombre sur la jetée. La foule poussait ses cris confus, où se mêlaient indistinctement louange, euphorie et soulagement. C’en était fini, se réjouissaient les bateau-stoppeurs, le bouchon de champagne venait de sauter. Il fallut toutefois quelques jours encore avant que la marina ne retrouvât son calme et son cours normal ; la capitainerie, en effet, croulait sous les demandes des dizaines de nouveaux voiliers qui entraient à chaque heure dans le port, créant une situation plus perturbée encore que la semaine précédente. Décidément, ce n’était pas tout de suite qu’on goûterait à la mousse…

Atlantic Race Cruise
Enfin!

Le lundi soir, Mister Tong était au rendez-vous.  On distinguait sa large silhouette, amarrée au ponton visiteur de l’autre côté du bassin. Nous marchions vers lui d’un pas agité. Éric n’avait toujours eu, dans ses messages, que des formulations évasives si bien que, jusqu’au dernier instant, nous n’avions aucune certitude du traitement qu’ils nous réserveraient. L’idée que le couple eût changé ses plans, ou, pire, que leur équipage se trouvât déjà complet, nous hanta tout le temps de traverser le port. Mais lorsque nous fûmes au pied de l’élégant catamaran, nos craintes se dissipèrent sans que nous eûmes pourtant conscience de ce qui se tramait autour de nous. Il n’y avait personne d’autres sur l’embarcadère, seulement d’autres marins venus les saluer. Éric se saisit de nos sacs qu’il hissa dans notre cabine, puis se tourna vers nous, affichant son air délicieux de malice : « Alors, qu’est-ce que vous souhaitez boire ? ».

A suivre...

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